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Roman de guerre - Domjevin 1918
La Revue
politique et littéraire
27 mars 1920
LA DAME DE PIQUE - JEAN JOSÉ
FRAPPA.
Ils étaient cinq, ce soir du 23
janvier 1918, dans une pauvre chaumière du village de Domjevin,
là-bas, sur le front de Lorraine : le commandant Parmon, dont le
bataillon descendu la veille au soir des tranchées proches de cinq
kilomètres, devait passer quatre jours au petit repos dans ce bourg
soumis à de fréquents bombardements, le chef d'escadron d'artillerie
Brémontier, surgi de la cave voisine où se trouvait son poste de
commandement, le capitaine Servin, le lieutenant de Loanec,
fantassins l'un et l'autre, et le lieutenant Primois, adjoint au
chef d'escadron Brémontier.
Le dîner venait de finir et tous, se groupant autour de la haute
cheminée où flambaient quelques bûches, bourraient leurs pipes sans
parler, prêtant l'oreille au sifflement de la bise qui s'amusait à
ébranler la porte, à faire claquer les feuilles de papier huilé
remplaçant aux fenêtres les vitres défuntes et à secouer le rafia du
camouflage au croisement voisin des routes.
- Sacré temps à cafard, bougonna soudain le commandant Brémontier,
puis il se leva, fit quelques pas dans la pièce et répéta deux fois
entre ses dents :
- Sacré temps à cafard !
C'était un homme de quarante-cinq ans, grand et solidement charpenté
; ses cheveux grisonnants taillés en brosse dégageaient un large
front, ses yeux bleus avaient un regard rêveur et mélancolique, sa
grosse moustache, sa barbe déjà blanche, faisaient paraître plus
rouge encore sa peau d'ancien blond que le vent, la pluie et le
froid avaient couperosée.
Il s'approcha de la fenêtre, écouta la tempête du dehors, eut un
frisson.
- Ce vent est sinistre ! dit-il, puis il revint s'asseoir près du
feu.
Le lourd silence pesa de nouveau sur le groupe des officiers.
Une batterie voisine jeta son aboiement rauque dans la nuit.
Le capitaine Servin se versa nerveusement un grand verre de « gnôle
» qu'il avala d un seul trait.
Puis on entendit dans la rue un homme qui tapait surltes marches de
la maison ses gros souliers cloutés pour en faire tomber les blocs
de neige de boue collés à leurs semelles ; la porte s'ouvrit, une
bouffée d'air glacial pénétra dans la chambre et médecin-major
Marvel fit son entrez.
Parmon se retourna vivement :
- Eh bien ?
- Lufaix est mort.
- Ah !... pauvre garçon !
Le docteur se dégagea d'un cache-nez qui lui enveloppait la figure,
posa son képi sur la table, enleva sa capote et tendit ses mains
vers l'âtre.
- Oui ! pauvre garçon !... Au moment de partir en permission !
quelle fatalité !... Un seul obus dans le village ce soir, un seul
homme touche et c'est un celui-ci qui s'en allait !...
« Quand je l'ai vu étendu dans la grange ou ses camarades l'avaient
déposé, avec encore pendues après lui ses musettes gonflées de
souvenirs pour les siens, les larmes me sont mondes aux yeux.
« Une affreuse plaie par où s'écoulait lentement la vie,
déchiquetait son flanc gauche et la moitié de son ventre. Il vivait
encore pourtant et trouva assez de force, pour me dire, dans un
souffle comme je me penchais sur lui : « Pas de veine, hein,
Monsieur le Major! » Puis, tout de suite, ce fut le coma, un peu de
délire et, enfin, la mort libératrice.
« Pauvre petit gars... Et quel concours de circonstances !... On
peut bien dire que quand un homme est marqué pour la mort, elle
l'appelle d'une voix si impérieuse qu'il doit courir à elle, maigre
lui, de toute la force de ses jambes.
« C'est le cas de Lufaix.
« Les permissionnaires étaient réunis au bout du village et
s'apprêtaient à monter dans le camion qui devait les conduire à la
gare de Lunéville, lorsque, tout-à-coup, Lufaix s'écria : .
- Zut !... j'ai oublié la fusée dont j ai fait un encrier pour ma
femme... Je vais la chercher. »
« Comme ses camarades se fâchaient, il ajouta :
- Vous en faites pas, c'est l'affaire de deux minutes ! » et il
s'élança vers son cantonnement.
« Au moment où il passait devant l'église, un 105 fit explosion à
vingt mètres de lui et un gros éclat lui laboura le ventre.
« Lorsqu'on courut le relever, le premier objet qui s'échappa d'une
de ses musettes, pendant qu'on le transportait, fut la fusée
encrier... qu'il n'avait pas oubliée. »
Marvel fourragea dans ses cheveux en broussaille et dans sa barbe
hirsute pour se laisser le temps de vaincre l'émotion qui venait de
le prendre, de nouveau à la gorge, puis ajouta d'une voix grave et
un peu lointaine :
Nul n'échappe à sa destinée !
Un coup de vent violent, rabattant la fumée de la cheminée,
enveloppa les officiers d'un nuage âcre et piquant qui s'envola au
plafond, puis glissa doucement, en s'aplatissant, vers la partie
supérieure de la porte par l'interstice de laquelle il disparut peu
à peu. .
Brémontier serra son front brûlant entre ses doigts nerveux et dit
doucement :
- Nous sommes menés par des forces mystérieuses que nous ignorons et
l'homme n'est qu'un jouet entre les mains de la Fatalité.
- Ananké, murmura le jeune Loanec, encore tout imbu de souvenirs
classiques.
- Oui, l'Ananké des anciens... Vous souriez, Primois, et vous vous
dites que votre chef est déjà bien fatigué par quarante-deux mois de
guerre.
Le lieutenant protesta : « Oh ! mon commandant... »
- Si, si, je sais que votre esprit positif réprouve mes rêveries...
Sans doute, avez-vous raison... Mais pourtant, comment expliquer ces
concours imprévus de circonstances qui, tout à coup, précipitent
brutalement un homme vers une destinée à laquelle il semblait devoir
échapper ?
- Coïncidence, hasard !...
- Le hasard n'est pas scientifique, Primois.
Le jeune homme se mordit les lèvres.
- Enfin, mon commandant, je n'ai jamais été, quant à moi, témoin
d'aucun fait capable de me faire admettre une seconde l'existence de
cette force supérieure et implacable dont vous parlez.
- Vous êtes, alors, le seul, s'écria le capitaine Servin, car la vie
est pleine de ces aventures troublantes.
- Et la guerre en est féconde, ajouta le commandant Parmon.
- Je ne demande qu'à être convaincu. Citez m'en.
- -Soit, dit Brémontier, je vais vous raconter une histoire à
laquelle j'ai été intimement mêlé et qui, cette nuit, me hante d'une
façon particulière... Vous en tirerez les conclusions que vous
voudrez. Nos camarades ensuite pourront vous en dire d'autres.
Il se leva, s'en alla de nouveau près de la fenêtre pour écouter les
hurlements du vent. Loanec jeta une bûche dans l'âtre, le docteur
avança une chaise, s'assit, posa sur les chenets ses grosses
bottines, dont les semelles humides se mirent à fumer.
La lampe, dont la mèche charbonnait, lançait vers le plafond un
mince fuseau lumineux dans lequel voletaient des escarbilles.
Dehors, la bise modulait toujours son sifflement lugubre ; le canon,
de temps à autre, rappelait que la mort rôdait toute proche, et
c'était vraiment une soirée propice aux évocations mystérieuses...
Alors, le commandant Brémontier, après avoir tapé plusieurs fois sur
le rebord de la croisée, sa grosse pipe de merisier, afin d'en faire
tomber la cendre, revint prendre place devant le feu et parla de la
sorte :
- Quand mon vieil ami, l'industriel Louis Dubreuil, sentit qu'il
allait mourir, il demanda son fils unique, Pierre Dubreuil, qu'il
n'avait pas voulu revoir depuis déjà deux ans.
« Après l'avoir cherché une partie de la nuit, on finit par
découvrir le jeune homme dans un tripot. Il arriva au chevet de son
père en habit, le visage flétri et fané, beau encore, mais portant
les marques d'une déchéance précoce.
« La vue de l'agonisant le plongea dans un désespoir violent ; il
s'écroula sur les genoux, sanglotant, demandant pardon car,
brusquement, il venait de comprendre que le chagrin causé par sa
conduite stupide avait véritablement tué ce père si tendre, si
indulgent, qui ne vivait que pour lui.
« Pierre n'était pas un méchant garçon, mais simplement un homme
comme il y en a tant, hélas, dans notre bourgeoisie française, dont
l'âme n'était pas assez solidement trempée. Livré à lui-même dès son
adolescence, disposant de trop d'argent, désoeuvré, il s'était
laissé entraîner par une bande de dévoyés qui vivaient à ses
crochets, et n'avait pas tardé à sombrer dans la passion du jeu.
« Au régiment, où je l'avais eu sous mes ordres, ses nombreuses
bêtises : retards, absences illégales, l'avaient fait casser de son
gradée de brigadier, malgré mes efforts pour le sauver et, déjà, à
vingt-trois ans, ses dettes, que son père avait dû payer, se
montaient à plusieurs centaines de mille francs.
« Louis Dubreuil, quand son enfant sortit de la caserne, tenta de
l'intéresser à ses entreprises, mais il s'y prenait trop tard, et la
chute semblait devoir être irrémédiable.
« Alors, ce fut la lutte douloureuse du brasseur d'affaires, devenu
tout à coup un vieillard aigri, et du jeune homme révolté contre
l'autorité paternelle : brouilles orageuses suivies de
réconciliations courtes, vivres coupés, emprunts fous chez les
usuriers, conseil judiciaire, enfin toute la suite navrante des
assauts, dont chacun laissait le pauvre père plus abattu et plus
affaibli.
« Déprimé, malade, dégoûté de la vie, il s'abandonna sans résistance
à la mort, et maintenant il s'éteignait doucement, cependant que des
larmes coulaient sur ses joues amaigries, et Pierre, prosterné
devant son lit, ne cessait de répéter : « Pardon !... Pardon :... »
« Le vieil industriel ouvrit alors les yeux, jeta sur son fils un
regard douloureux et désabusé, car il Pavait vu souvent déjà
repentant et résolu, posa sa main sur sa tête dans un geste d'une
infinie douceur, murmura faiblement : « Pauvre Pierre, la « dame de
pique te tuera ! », puis il tomba dans le coma et, deux heures
après, il était mort.
« - La dame de pique te tuera !
« Oh ! entendez-moi bien ; cette phrase ne constituait pas la
malédiction romantique du vieillard outragé ; non ! Dubreuil aimait
trop son Pierre pour le vouer aux déesses infernales chargées de
châtier les fils rebelles, ni même pour emporter son ressentiment
dans la tombe.
« Elle n'était qu'une constatation désespérée, et aussi, comme vous
l'allez voir, une effroyable prédiction qui se devait réaliser
tragiquement sous mes yeux.
« Quelques jours après la mort de Louis Dubreuil, la guerre éclata.
Pierre rejoignit mon régiment, où il avait été maintenu comme
réserviste, et je pus, de nouveau, le prendre dans ma batterie.
« Il fit preuve, dès les premiers jours de la campagne, d'une
activité, d'un courage, d'un dévouement au-dessus de tout éloge et
je n'eus pas de peine à lui faire rendre, au bout de deux mois, ses
galons de brigadier. On sentait qu'il cherchait à se réhabiliter à
mes yeux et je n'avais qu'à lui dire : « Je suis content de vous »,
pour voir s'éclairer son visage ordinairement sombre.
« Lorsque je fus nommé chef d'escadron et pris le commandement du
groupe, le brigadier Pierre Dubreuil, à qui différentes actions
d'éclat avaient déjà valu deux citations, me suivit en qualité
d'agent de liaison et, vers le mois de mai 1915, il fut nommé
maréchal des logis.
« Etant donné son intelligence et son coup d'œil très sûr, je
l'employai comme observateur.
« Il me rendit des services précieux, conservant toujours son
sang-froid dans les circonstances les plus difficiles, se portant à
chaque instant de sa propre initiative aux premières lignes afin de
surveiller le tir, bref, il fut parfait, et c'était pour moi un
grand chagrin que son malheureux père ne fût plus là pour constater
ce changement moral dont il aurait été si heureux et si fier.
« C'est à peu près vers cette époque que Pierre se remit à jouer.
Considéré par tous les officiers comme un des leurs, s'asseyant à
leur table quand il se rendait aux batteries, comme il s'asseyait à
la mienne à l'état-major du groupe, il fut convié à prendre part,
pendant les périodes calmes, à ces parties de bridge ou de poker qui
aident à supporter la monotonie des heures, durant cette mortelle
guerre de tranchées.
« Oh ! les enjeux étaient maigres et il ne s'agissait pas de parties
échevelées et ruineuses comme celles d'gantas ; en outre, la sagesse
des joueurs les arrêtait toujours à temps pour que le service ne
souffrît jamais de leur durée.
« Néanmoins, j'étais ennuyé de voir mon jeune ami revenu si vite à
son ancienne passion et je lui fis quelques observations à ce sujet.
« Mais il me répondit si gaiement que je pouvais me rassurer et que
le temps était bien passé où il sacrifiait tout au jeu, j'eus
tellement d'occasions de constater par moi-même que jamais son
travail n'était abandonné ou ajourné pour les cartes, que je finis
par me rassurer et il ne fut plus question de cela entre nous.
« Pourtant, dès que nous étions au repos où dès qu'il était libre,
mon sous-officier courait chez les uns et chez les autres pour faire
une partie et je l'entendais souvent au téléphone fixer ou accepter
des rendez-vous dont le but n'était pas douteux.
« Les mois passèrent.
« Dubreuil obtint une troisième citation et, en février 1916, ayant
suivi les fantassins à l'attaque pour établir la liaison avec nos
batteries, il contribua à la capture d'une mitrailleuse, franchit
trois fois le barrage allemand afin de transmettre les
renseignements utiles et dégagea un officier blessé qu'il ramena sur
ses épaules.
« Cette belle conduite lui valut la Médaille militaire. Il s'écria,
les larmes aux yeux, lorsque je l'accrochai sur sa poitrine devant
ses camarades : « Estimez-vous que j'aie racheté mes fautes, mon
commandant ? » Je l'embrassai, très ému moi-même, comme son père
l'eût embrassé.
« C'était un brave garçon et un garçon brave. Il avait pour moi une
affection profonde, une reconnaissance touchante, et de mon côté, je
l'aimais tendrement. Le vieux célibataire endurci que je suis avait
trouvé en lui un fils d'élection et chaque jour fortifiait les liens
qui nous attachaient l'un à l'autre.
« C'est à tel point qu'il me suppliait de ne pas le proposer pour le
gradée de sous-lieutenant dans la crainte d'être obligé de me
quitter et que je reculais moi-même ce que j'estimais pourtant être
mon devoir de chef, afin de ne pas me séparer de ce charmant
compagnon, mon seul véritable ami.
« Je me décidai enfin à le faire, sans le lui dire, vers le mois de
juin de cette même année 1916.
« Nous venions justement d'arriver pas très loin d'où nous sommes en
ce moment, sur ce front de Lorraine, aussi calme à cette époque
qu'il l'est aujourd'hui, et, comme je commandais intérimairement
l'artillerie de ma division, j'avais installé mon poste de
commandement à Hoéville.
« Les Allemands n'ayant que très rarement tiré sur ce village,
quelques habitants y étaient restés, de ces terriens enracinés qui
préfèrent courir tous les risques plutôt que de quitter leurs champs
et leurs masures.
« Nous logions chez deux vieux, le mari et la femme, qui élevaient
leur petite-fille, une gamine de dix ans, dont la mère était morte
et dont le père, leur fils, servait, paraît-il, dans un régiment
d'infanterie du 20e corps.
« Elle était étrange, cette petite !
« Une épaisse tignasse noire, dont les mèches pendaient le long de
ses joues creuses et en faisaient paraître plus pâle encore le teint
maladif, encadrait son visage émacié. Son corps maigriot dénotait
une santé plus que précaire et, par moment, une toux rauque la
secouait douloureusement.
« Mais ce qui vous frappait tout d'abord, c'était ses yeux, des yeux
profonds et tristes qui ne riaient jamais et vous fixaient avec une
insistance gênante sans que le moindre clignement des paupières en
vint rompre l'éclat fiévreux.
« Quand je dis qu'ils vous fixaient, ce n'est pas tout à fait exact,
car ils semblaient regarder plus loin que vous, ils semblaient voir
en vous des choses mystérieuses qui vous échappaient et l'on
éprouvait un véritable malaise à les sentir vous suivre ainsi
obstinément.
« Nous l'avions crue sauvage tout d'abord, mais elle ne l'était pas.
Au contraire, elle était toujours au milieu de nous et se glissait
sans bruit dans la pièce qui nous servait de bureau et de salle à
manger.
« Elle s'asseyait dans un coin, bien sagement, et demeurait pendant
des heures immobile, ne parlant, ni ne jouant. Nous en étions
parfois agacés et nous la mettions à la porte doucement, sans
qu'elle protestât. Cinq minutes après, elle revenait et son air
était si navrant que nous n'avions plus le courage de la chasser à
nouveau.
« Quand nous lui donnions une friandise, elle la prenait, ne disait
pas merci, la gardait longtemps dans sa main, puis la mangeait
délicatement et nous ne. pouvions pas deviner si elle en éprouvait
une joie quelconque.
« C'était une étrange petite fille.
« Un jour, les lieutenants d'une batterie en réserve étant venus
rendre visite à mon officier adjoint et à Pierre Dubreuil, comme je
montais travailler dans ma chambre, une partie de poker fut décidée
avec mon assentiment tacite.
« Dubreuil avait toujours un jeu de cartes dans sa sacoche. Il se
leva pour aller le chercher et ne le trouva point ; furieux, il
allait appeler son ordonnance, lorsqu'il aperçut la petite fille qui
le tenait dans sa main et s'amusait à épeler le nom des figures.
« Nerveux comme il était, il courut à elle et le lui enleva un peu
brusquement.
« Elle se sauva, emportant une des cartes qu'elle avait conservée ;
il la rattrapa au moment où elle allait sortir, voulut reprendre la
carte, mais elle crispait les doigts et il dut les lui ouvrir de
force; fâché, il lui donna, avant de revenir s'asseoir auprès de ses
camarades qui riaient, une chiquenaude sur la joue.
« Elle le regarda dans les yeux, les sourcils froncés, avec un air
si désolé qu'il en fut ému, puis elle dit tout bas : « Méchant. »
« La carte qu'elle avait gardée était la dame de pique !
« Les jours suivants, l'enfant bouda manifestement Pierre ; quand
elle l'apercevait, elle s'éloignait et le brave garçon en était si
navré, qu'ayant été envoyé à Nancy pour notre popote, il lui
rapporta une jolie poupée afin de se faire pardonner son mouvement
d'humeur.
« Elle accepta le cadeau, mais conserva sa gravité désolante.
« A quelque temps de là, le 18 juillet, exactement, cette date ne
sortira jamais de ma mémoire, comme nous allions nous mettre à
table, la fillette entra; elle alla droit à Dubreuil, tendit vers
lui sa poupée en disant : « Embrasse le pauvre monsieur », puis elle
éclata en sanglots.
« Mon sous-officier se mit à rire, la prit sur ses genoux :
« - Allons. Nous voici réconciliés, c'est parfait !
« Mais, je ne sais pourquoi, je me sentis, quant à moi, étrangement
impressionné.
« Tous ces détails vous semblent peut-être insignifiants ; mais ils
sont liés intimement dans mon esprit, à la suite des événements.
Quand je pense à Pierre Dubreuil, je revois les yeux pleins de
larmes de l'enfant qui le fixaient à cet instant. Sans doute,
voyaient-ils, ces yeux étranges, la destinée prochaine du malheureux
garçon.
« Tout de suite, après le déjeuner, je partis à cheval pour la
division, où j'étais convoqué. Je laissai à Hoéville mon officier
adjoint et Dubreuil, chargés de faire quelques « états » en retard
que me réclamait le premier bureau de l'état-major.
« L'observatoire d'artillerie qui se trouve à quatre kilomètres de
là, sur une hauteur d'où l'on distingue à merveille nos premières
lignes, la Loutre-Noire, rivière qui les sépare de celles des Boches
et les positions de l'ennemi, y compris le bois et la ferme des
Ervantes, devait être occupé, pendant la journée, par un lieutenant
d'une de mes batteries de campagne, un officier de l'artillerie
lourde, un capitaine de l'infanterie divisionnaire, avec un
téléphonistes et un signaleur.
« A la division, on me remit différentes pièces, entre autres la
nomination du maréchal des logis Dubreuil au gradée de
sous-lieutenant et son affectation à une batterie de 75 d'un corps
d'armée voisin.
« Je ne revins qu'à la nuit tombante.
« Il faisait un temps admirable; c'était un soir couleur de
violette, un de ces adorables soirs d'été où les choses s'entourent
d'une brume légère qui en estompe les contours ; des parfums
délicats flottaient dans l'air, et je chevauchais lentement, goûtant
le charme de l'heure, avec, néanmoins, un peu de mélancolie au cœur
à l'idée d'être bientôt séparé de mon jeune ami, compagnon aimable
de ces mois d'aventure terrible que nous venions de passer ensemble.
« Quand j'arrivai à Hoéville, je trouvai tout mon personnel en émoi,
et avant que j'eus mis pied à terre, une douloureuse nouvelle
m'était annoncée.
« Un obus de 210, un des rares obus tirés par l'ennemi dans
l'après-midi, était tombé, une heure auparavant, en plein sur notre
observatoire qu'il avait écrasé, tuant tous ceux qui s'y trouvaient.
« Je décidai immédiatement de m'y rendre et j'appelai Dubreuil pour
m'accompagner.
« Alors, mon adjoint m'apprit, avec toutes sortes de précautions, de
réticences, que le maréchal des logis, le travail terminé, lui avait
demandé l'autorisation de monter à l'observatoire où les officiers,
qui s'ennuyaient mortellement, le secteur étant particulièrement
calme, venaient de le convier à une partie de cartes.
« Il n'avait pas cru devoir lui interdire cette absence qui ne
gênait pas le service, d'autant plus que les camarades insistaient
de là-haut, par le téléphone.
« Dubreuil était entré dans le poste une demi-heure avant
l'éclatement du projectile et il se trouvait, à présent, au nombre
des morts.
« J'eus un éblouissement et dus me cramponner à ma selle pour ne pas
tomber, puis je restai un long moment stupide, égaré, contemplant
machinalement la nomination de Pierre que j'avais déjà sortie de ma
poche, afin de la lui tendre à mon arrivée et jouir de sa surprise.
« Enfin, je repris mes sens, les larmes me montèrent aux yeux,
j'éperonnai rageusement mon cheval et partis au galop, comme un fou,
afin que l'on ne me vit pas pleurer.
« J'eus le temps, néanmoins, d'apercevoir, en sortant du village, la
petite fille aux yeux tristes qui berçait sa popuée en me suivant du
regard.
« Je sautai de mon cheval devant l'observatoire effondré, dont on
avait déjà sorti le corps, et je pénétrai dans l'éboulis.
« L'obus, arrivant de plein fouet, avait crevé la coupole de ciment
et avait explosé à l'intérieur de l'abri.
« Tout était bouleversé ; la table autour de laquelle les malheureux
étaient assis et les chaises avaient été pulvérisées ; les
épaulements de terre presque nivelés ; on pataugeait dans une énorme
flaque de sang et de débris humains... C'était impressionnant et
horrible...
« Je m'apprêtais à ressortir épouvanté, lorsque soudain, je
distinguai sur l'une des parois, un bout de carton que l'explosion y
avait projeté et qui s'était incrusté au milieu d'une large tache
rouge !
« Pourquoi me suis-je arrêté subitement ? Pourquoi me suis-je
approché, poussé par une intuition incompréhensible ?... Je
l'ignore.
« Comme il faisait déjà presque nuit et que la caverne était sombre,
j'allumai ma lampe électrique de poche et en dirigeai la lueur vers
le mystérieux carré blanc.
« C'était une des cartes du jeu dont se servaient les observateurs
au moment de la catastrophe et je reculai, frappé de stupeur, en
constatant que cette carte était justement la dame de pique.
« Les cadavres, transportés au bas de la côte, avaient été
recouverts avec des toiles de tentes. Je descendis vers eux.
« La nuit, maintenant, était venue, une nuit transparente et douce
dont le calme émouvant n'était troublé que par le bruissement léger
des feuilles dans ta forêt voisine.
« Je m'agenouillai près du pauvre Pierre Dubreuil qui se trouvait
être le premier de la sinistre rangée. Je soulevai le linceul
improvisé, je contemplai longuement son beau visage qui n'avait pas
été atteint et me mis à sangloter nerveusement devant mes hommes qui
avaient enlevé leurs casques et dont quelques-uns même s'étaient
agenouillés comme moi.
« A ce moment précis, je me souvins brusquement que ce 18 juillet
était le jour anniversaire de la mort de mon vieil ami, l'industriel
Louis Dubreuil. »
Voilà mon histoire. Je n'ai pas cherché à la dramatiser en vous la
racontant. Peut-être ne vous a-t-elle pas émus. quant à moi, je ne
peux pas me rappeler les incidents qui la composent sans être
bouleversé, comme le jour où je vis la carte fatidique incrustée
dans l'épaulement de terre imbibé de sang.
Jean-José Frappa.
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