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Roman de guerre - Domjevin 1918


La Revue politique et littéraire
27 mars 1920

LA DAME DE PIQUE - JEAN JOSÉ FRAPPA.

Ils étaient cinq, ce soir du 23 janvier 1918, dans une pauvre chaumière du village de Domjevin, là-bas, sur le front de Lorraine : le commandant Parmon, dont le bataillon descendu la veille au soir des tranchées proches de cinq kilomètres, devait passer quatre jours au petit repos dans ce bourg soumis à de fréquents bombardements, le chef d'escadron d'artillerie Brémontier, surgi de la cave voisine où se trouvait son poste de commandement, le capitaine Servin, le lieutenant de Loanec, fantassins l'un et l'autre, et le lieutenant Primois, adjoint au chef d'escadron Brémontier.
Le dîner venait de finir et tous, se groupant autour de la haute cheminée où flambaient quelques bûches, bourraient leurs pipes sans parler, prêtant l'oreille au sifflement de la bise qui s'amusait à ébranler la porte, à faire claquer les feuilles de papier huilé remplaçant aux fenêtres les vitres défuntes et à secouer le rafia du camouflage au croisement voisin des routes.
- Sacré temps à cafard, bougonna soudain le commandant Brémontier, puis il se leva, fit quelques pas dans la pièce et répéta deux fois entre ses dents :
- Sacré temps à cafard !
C'était un homme de quarante-cinq ans, grand et solidement charpenté ; ses cheveux grisonnants taillés en brosse dégageaient un large front, ses yeux bleus avaient un regard rêveur et mélancolique, sa grosse moustache, sa barbe déjà blanche, faisaient paraître plus rouge encore sa peau d'ancien blond que le vent, la pluie et le froid avaient couperosée.
Il s'approcha de la fenêtre, écouta la tempête du dehors, eut un frisson.
- Ce vent est sinistre ! dit-il, puis il revint s'asseoir près du feu.
Le lourd silence pesa de nouveau sur le groupe des officiers.

Une batterie voisine jeta son aboiement rauque dans la nuit.
Le capitaine Servin se versa nerveusement un grand verre de « gnôle » qu'il avala d un seul trait.
Puis on entendit dans la rue un homme qui tapait surltes marches de la maison ses gros souliers cloutés pour en faire tomber les blocs de neige de boue collés à leurs semelles ; la porte s'ouvrit, une bouffée d'air glacial pénétra dans la chambre et médecin-major Marvel fit son entrez.
Parmon se retourna vivement :
- Eh bien ?
- Lufaix est mort.
- Ah !... pauvre garçon !
Le docteur se dégagea d'un cache-nez qui lui enveloppait la figure, posa son képi sur la table, enleva sa capote et tendit ses mains vers l'âtre.
- Oui ! pauvre garçon !... Au moment de partir en permission ! quelle fatalité !... Un seul obus dans le village ce soir, un seul homme touche et c'est un celui-ci qui s'en allait !...
« Quand je l'ai vu étendu dans la grange ou ses camarades l'avaient déposé, avec encore pendues après lui ses musettes gonflées de souvenirs pour les siens, les larmes me sont mondes aux yeux.
« Une affreuse plaie par où s'écoulait lentement la vie, déchiquetait son flanc gauche et la moitié de son ventre. Il vivait encore pourtant et trouva assez de force, pour me dire, dans un souffle comme je me penchais sur lui : « Pas de veine, hein, Monsieur le Major! » Puis, tout de suite, ce fut le coma, un peu de délire et, enfin, la mort libératrice.
« Pauvre petit gars... Et quel concours de circonstances !... On peut bien dire que quand un homme est marqué pour la mort, elle l'appelle d'une voix si impérieuse qu'il doit courir à elle, maigre lui, de toute la force de ses jambes.
« C'est le cas de Lufaix.
« Les permissionnaires étaient réunis au bout du village et s'apprêtaient à monter dans le camion qui devait les conduire à la gare de Lunéville, lorsque, tout-à-coup, Lufaix s'écria : .
- Zut !... j'ai oublié la fusée dont j ai fait un encrier pour ma femme... Je vais la chercher. »
« Comme ses camarades se fâchaient, il ajouta :
- Vous en faites pas, c'est l'affaire de deux minutes ! » et il s'élança vers son cantonnement.
« Au moment où il passait devant l'église, un 105 fit explosion à vingt mètres de lui et un gros éclat lui laboura le ventre.
« Lorsqu'on courut le relever, le premier objet qui s'échappa d'une de ses musettes, pendant qu'on le transportait, fut la fusée encrier... qu'il n'avait pas oubliée. »
Marvel fourragea dans ses cheveux en broussaille et dans sa barbe hirsute pour se laisser le temps de vaincre l'émotion qui venait de le prendre, de nouveau à la gorge, puis ajouta d'une voix grave et un peu lointaine :
Nul n'échappe à sa destinée !
Un coup de vent violent, rabattant la fumée de la cheminée, enveloppa les officiers d'un nuage âcre et piquant qui s'envola au plafond, puis glissa doucement, en s'aplatissant, vers la partie supérieure de la porte par l'interstice de laquelle il disparut peu à peu. .
Brémontier serra son front brûlant entre ses doigts nerveux et dit doucement :
- Nous sommes menés par des forces mystérieuses que nous ignorons et l'homme n'est qu'un jouet entre les mains de la Fatalité.
- Ananké, murmura le jeune Loanec, encore tout imbu de souvenirs classiques.
- Oui, l'Ananké des anciens... Vous souriez, Primois, et vous vous dites que votre chef est déjà bien fatigué par quarante-deux mois de guerre.
Le lieutenant protesta : « Oh ! mon commandant... »
- Si, si, je sais que votre esprit positif réprouve mes rêveries... Sans doute, avez-vous raison... Mais pourtant, comment expliquer ces concours imprévus de circonstances qui, tout à coup, précipitent brutalement un homme vers une destinée à laquelle il semblait devoir échapper ?
- Coïncidence, hasard !...
- Le hasard n'est pas scientifique, Primois.
Le jeune homme se mordit les lèvres.
- Enfin, mon commandant, je n'ai jamais été, quant à moi, témoin d'aucun fait capable de me faire admettre une seconde l'existence de cette force supérieure et implacable dont vous parlez.
- Vous êtes, alors, le seul, s'écria le capitaine Servin, car la vie est pleine de ces aventures troublantes.
- Et la guerre en est féconde, ajouta le commandant Parmon.
- Je ne demande qu'à être convaincu. Citez m'en.
- -Soit, dit Brémontier, je vais vous raconter une histoire à laquelle j'ai été intimement mêlé et qui, cette nuit, me hante d'une façon particulière... Vous en tirerez les conclusions que vous voudrez. Nos camarades ensuite pourront vous en dire d'autres.
Il se leva, s'en alla de nouveau près de la fenêtre pour écouter les hurlements du vent. Loanec jeta une bûche dans l'âtre, le docteur avança une chaise, s'assit, posa sur les chenets ses grosses bottines, dont les semelles humides se mirent à fumer.
La lampe, dont la mèche charbonnait, lançait vers le plafond un mince fuseau lumineux dans lequel voletaient des escarbilles.
Dehors, la bise modulait toujours son sifflement lugubre ; le canon, de temps à autre, rappelait que la mort rôdait toute proche, et c'était vraiment une soirée propice aux évocations mystérieuses...
Alors, le commandant Brémontier, après avoir tapé plusieurs fois sur le rebord de la croisée, sa grosse pipe de merisier, afin d'en faire tomber la cendre, revint prendre place devant le feu et parla de la sorte :
- Quand mon vieil ami, l'industriel Louis Dubreuil, sentit qu'il allait mourir, il demanda son fils unique, Pierre Dubreuil, qu'il n'avait pas voulu revoir depuis déjà deux ans.
« Après l'avoir cherché une partie de la nuit, on finit par découvrir le jeune homme dans un tripot. Il arriva au chevet de son père en habit, le visage flétri et fané, beau encore, mais portant les marques d'une déchéance précoce.
« La vue de l'agonisant le plongea dans un désespoir violent ; il s'écroula sur les genoux, sanglotant, demandant pardon car, brusquement, il venait de comprendre que le chagrin causé par sa conduite stupide avait véritablement tué ce père si tendre, si indulgent, qui ne vivait que pour lui.
« Pierre n'était pas un méchant garçon, mais simplement un homme comme il y en a tant, hélas, dans notre bourgeoisie française, dont l'âme n'était pas assez solidement trempée. Livré à lui-même dès son adolescence, disposant de trop d'argent, désoeuvré, il s'était laissé entraîner par une bande de dévoyés qui vivaient à ses crochets, et n'avait pas tardé à sombrer dans la passion du jeu.
« Au régiment, où je l'avais eu sous mes ordres, ses nombreuses bêtises : retards, absences illégales, l'avaient fait casser de son gradée de brigadier, malgré mes efforts pour le sauver et, déjà, à vingt-trois ans, ses dettes, que son père avait dû payer, se montaient à plusieurs centaines de mille francs.
« Louis Dubreuil, quand son enfant sortit de la caserne, tenta de l'intéresser à ses entreprises, mais il s'y prenait trop tard, et la chute semblait devoir être irrémédiable.
« Alors, ce fut la lutte douloureuse du brasseur d'affaires, devenu tout à coup un vieillard aigri, et du jeune homme révolté contre l'autorité paternelle : brouilles orageuses suivies de réconciliations courtes, vivres coupés, emprunts fous chez les usuriers, conseil judiciaire, enfin toute la suite navrante des assauts, dont chacun laissait le pauvre père plus abattu et plus affaibli.
« Déprimé, malade, dégoûté de la vie, il s'abandonna sans résistance à la mort, et maintenant il s'éteignait doucement, cependant que des larmes coulaient sur ses joues amaigries, et Pierre, prosterné devant son lit, ne cessait de répéter : « Pardon !... Pardon :... »
« Le vieil industriel ouvrit alors les yeux, jeta sur son fils un regard douloureux et désabusé, car il Pavait vu souvent déjà repentant et résolu, posa sa main sur sa tête dans un geste d'une infinie douceur, murmura faiblement : « Pauvre Pierre, la « dame de pique te tuera ! », puis il tomba dans le coma et, deux heures après, il était mort.
« - La dame de pique te tuera !
« Oh ! entendez-moi bien ; cette phrase ne constituait pas la malédiction romantique du vieillard outragé ; non ! Dubreuil aimait trop son Pierre pour le vouer aux déesses infernales chargées de châtier les fils rebelles, ni même pour emporter son ressentiment dans la tombe.
« Elle n'était qu'une constatation désespérée, et aussi, comme vous l'allez voir, une effroyable prédiction qui se devait réaliser tragiquement sous mes yeux.
« Quelques jours après la mort de Louis Dubreuil, la guerre éclata. Pierre rejoignit mon régiment, où il avait été maintenu comme réserviste, et je pus, de nouveau, le prendre dans ma batterie.
« Il fit preuve, dès les premiers jours de la campagne, d'une activité, d'un courage, d'un dévouement au-dessus de tout éloge et je n'eus pas de peine à lui faire rendre, au bout de deux mois, ses galons de brigadier. On sentait qu'il cherchait à se réhabiliter à mes yeux et je n'avais qu'à lui dire : « Je suis content de vous », pour voir s'éclairer son visage ordinairement sombre.
« Lorsque je fus nommé chef d'escadron et pris le commandement du groupe, le brigadier Pierre Dubreuil, à qui différentes actions d'éclat avaient déjà valu deux citations, me suivit en qualité d'agent de liaison et, vers le mois de mai 1915, il fut nommé maréchal des logis.
« Etant donné son intelligence et son coup d'œil très sûr, je l'employai comme observateur.
« Il me rendit des services précieux, conservant toujours son sang-froid dans les circonstances les plus difficiles, se portant à chaque instant de sa propre initiative aux premières lignes afin de surveiller le tir, bref, il fut parfait, et c'était pour moi un grand chagrin que son malheureux père ne fût plus là pour constater ce changement moral dont il aurait été si heureux et si fier.
« C'est à peu près vers cette époque que Pierre se remit à jouer. Considéré par tous les officiers comme un des leurs, s'asseyant à leur table quand il se rendait aux batteries, comme il s'asseyait à la mienne à l'état-major du groupe, il fut convié à prendre part, pendant les périodes calmes, à ces parties de bridge ou de poker qui aident à supporter la monotonie des heures, durant cette mortelle guerre de tranchées.
« Oh ! les enjeux étaient maigres et il ne s'agissait pas de parties échevelées et ruineuses comme celles d'gantas ; en outre, la sagesse des joueurs les arrêtait toujours à temps pour que le service ne souffrît jamais de leur durée.
« Néanmoins, j'étais ennuyé de voir mon jeune ami revenu si vite à son ancienne passion et je lui fis quelques observations à ce sujet.
« Mais il me répondit si gaiement que je pouvais me rassurer et que le temps était bien passé où il sacrifiait tout au jeu, j'eus tellement d'occasions de constater par moi-même que jamais son travail n'était abandonné ou ajourné pour les cartes, que je finis par me rassurer et il ne fut plus question de cela entre nous.
« Pourtant, dès que nous étions au repos où dès qu'il était libre, mon sous-officier courait chez les uns et chez les autres pour faire une partie et je l'entendais souvent au téléphone fixer ou accepter des rendez-vous dont le but n'était pas douteux.
« Les mois passèrent.
« Dubreuil obtint une troisième citation et, en février 1916, ayant suivi les fantassins à l'attaque pour établir la liaison avec nos batteries, il contribua à la capture d'une mitrailleuse, franchit trois fois le barrage allemand afin de transmettre les renseignements utiles et dégagea un officier blessé qu'il ramena sur ses épaules.
« Cette belle conduite lui valut la Médaille militaire. Il s'écria, les larmes aux yeux, lorsque je l'accrochai sur sa poitrine devant ses camarades : « Estimez-vous que j'aie racheté mes fautes, mon commandant ? » Je l'embrassai, très ému moi-même, comme son père l'eût embrassé.
« C'était un brave garçon et un garçon brave. Il avait pour moi une affection profonde, une reconnaissance touchante, et de mon côté, je l'aimais tendrement. Le vieux célibataire endurci que je suis avait trouvé en lui un fils d'élection et chaque jour fortifiait les liens qui nous attachaient l'un à l'autre.
« C'est à tel point qu'il me suppliait de ne pas le proposer pour le gradée de sous-lieutenant dans la crainte d'être obligé de me quitter et que je reculais moi-même ce que j'estimais pourtant être mon devoir de chef, afin de ne pas me séparer de ce charmant compagnon, mon seul véritable ami.
« Je me décidai enfin à le faire, sans le lui dire, vers le mois de juin de cette même année 1916.
« Nous venions justement d'arriver pas très loin d'où nous sommes en ce moment, sur ce front de Lorraine, aussi calme à cette époque qu'il l'est aujourd'hui, et, comme je commandais intérimairement l'artillerie de ma division, j'avais installé mon poste de commandement à Hoéville.
« Les Allemands n'ayant que très rarement tiré sur ce village, quelques habitants y étaient restés, de ces terriens enracinés qui préfèrent courir tous les risques plutôt que de quitter leurs champs et leurs masures.
« Nous logions chez deux vieux, le mari et la femme, qui élevaient leur petite-fille, une gamine de dix ans, dont la mère était morte et dont le père, leur fils, servait, paraît-il, dans un régiment d'infanterie du 20e corps.
« Elle était étrange, cette petite !
« Une épaisse tignasse noire, dont les mèches pendaient le long de ses joues creuses et en faisaient paraître plus pâle encore le teint maladif, encadrait son visage émacié. Son corps maigriot dénotait une santé plus que précaire et, par moment, une toux rauque la secouait douloureusement.
« Mais ce qui vous frappait tout d'abord, c'était ses yeux, des yeux profonds et tristes qui ne riaient jamais et vous fixaient avec une insistance gênante sans que le moindre clignement des paupières en vint rompre l'éclat fiévreux.
« Quand je dis qu'ils vous fixaient, ce n'est pas tout à fait exact, car ils semblaient regarder plus loin que vous, ils semblaient voir en vous des choses mystérieuses qui vous échappaient et l'on éprouvait un véritable malaise à les sentir vous suivre ainsi obstinément.
« Nous l'avions crue sauvage tout d'abord, mais elle ne l'était pas. Au contraire, elle était toujours au milieu de nous et se glissait sans bruit dans la pièce qui nous servait de bureau et de salle à manger.
« Elle s'asseyait dans un coin, bien sagement, et demeurait pendant des heures immobile, ne parlant, ni ne jouant. Nous en étions parfois agacés et nous la mettions à la porte doucement, sans qu'elle protestât. Cinq minutes après, elle revenait et son air était si navrant que nous n'avions plus le courage de la chasser à nouveau.
« Quand nous lui donnions une friandise, elle la prenait, ne disait pas merci, la gardait longtemps dans sa main, puis la mangeait délicatement et nous ne. pouvions pas deviner si elle en éprouvait une joie quelconque.
« C'était une étrange petite fille.
« Un jour, les lieutenants d'une batterie en réserve étant venus rendre visite à mon officier adjoint et à Pierre Dubreuil, comme je montais travailler dans ma chambre, une partie de poker fut décidée avec mon assentiment tacite.
« Dubreuil avait toujours un jeu de cartes dans sa sacoche. Il se leva pour aller le chercher et ne le trouva point ; furieux, il allait appeler son ordonnance, lorsqu'il aperçut la petite fille qui le tenait dans sa main et s'amusait à épeler le nom des figures.
« Nerveux comme il était, il courut à elle et le lui enleva un peu brusquement.
« Elle se sauva, emportant une des cartes qu'elle avait conservée ; il la rattrapa au moment où elle allait sortir, voulut reprendre la carte, mais elle crispait les doigts et il dut les lui ouvrir de force; fâché, il lui donna, avant de revenir s'asseoir auprès de ses camarades qui riaient, une chiquenaude sur la joue.
« Elle le regarda dans les yeux, les sourcils froncés, avec un air si désolé qu'il en fut ému, puis elle dit tout bas : « Méchant. »
« La carte qu'elle avait gardée était la dame de pique !
« Les jours suivants, l'enfant bouda manifestement Pierre ; quand elle l'apercevait, elle s'éloignait et le brave garçon en était si navré, qu'ayant été envoyé à Nancy pour notre popote, il lui rapporta une jolie poupée afin de se faire pardonner son mouvement d'humeur.
« Elle accepta le cadeau, mais conserva sa gravité désolante.
« A quelque temps de là, le 18 juillet, exactement, cette date ne sortira jamais de ma mémoire, comme nous allions nous mettre à table, la fillette entra; elle alla droit à Dubreuil, tendit vers lui sa poupée en disant : « Embrasse le pauvre monsieur », puis elle éclata en sanglots.
« Mon sous-officier se mit à rire, la prit sur ses genoux :
« - Allons. Nous voici réconciliés, c'est parfait !
« Mais, je ne sais pourquoi, je me sentis, quant à moi, étrangement impressionné.
« Tous ces détails vous semblent peut-être insignifiants ; mais ils sont liés intimement dans mon esprit, à la suite des événements. Quand je pense à Pierre Dubreuil, je revois les yeux pleins de larmes de l'enfant qui le fixaient à cet instant. Sans doute, voyaient-ils, ces yeux étranges, la destinée prochaine du malheureux garçon.
« Tout de suite, après le déjeuner, je partis à cheval pour la division, où j'étais convoqué. Je laissai à Hoéville mon officier adjoint et Dubreuil, chargés de faire quelques « états » en retard que me réclamait le premier bureau de l'état-major.
« L'observatoire d'artillerie qui se trouve à quatre kilomètres de là, sur une hauteur d'où l'on distingue à merveille nos premières lignes, la Loutre-Noire, rivière qui les sépare de celles des Boches et les positions de l'ennemi, y compris le bois et la ferme des Ervantes, devait être occupé, pendant la journée, par un lieutenant d'une de mes batteries de campagne, un officier de l'artillerie lourde, un capitaine de l'infanterie divisionnaire, avec un téléphonistes et un signaleur.
« A la division, on me remit différentes pièces, entre autres la nomination du maréchal des logis Dubreuil au gradée de sous-lieutenant et son affectation à une batterie de 75 d'un corps d'armée voisin.
« Je ne revins qu'à la nuit tombante.
« Il faisait un temps admirable; c'était un soir couleur de violette, un de ces adorables soirs d'été où les choses s'entourent d'une brume légère qui en estompe les contours ; des parfums délicats flottaient dans l'air, et je chevauchais lentement, goûtant le charme de l'heure, avec, néanmoins, un peu de mélancolie au cœur à l'idée d'être bientôt séparé de mon jeune ami, compagnon aimable de ces mois d'aventure terrible que nous venions de passer ensemble.
« Quand j'arrivai à Hoéville, je trouvai tout mon personnel en émoi, et avant que j'eus mis pied à terre, une douloureuse nouvelle m'était annoncée.
« Un obus de 210, un des rares obus tirés par l'ennemi dans l'après-midi, était tombé, une heure auparavant, en plein sur notre observatoire qu'il avait écrasé, tuant tous ceux qui s'y trouvaient.
« Je décidai immédiatement de m'y rendre et j'appelai Dubreuil pour m'accompagner.
« Alors, mon adjoint m'apprit, avec toutes sortes de précautions, de réticences, que le maréchal des logis, le travail terminé, lui avait demandé l'autorisation de monter à l'observatoire où les officiers, qui s'ennuyaient mortellement, le secteur étant particulièrement calme, venaient de le convier à une partie de cartes.
« Il n'avait pas cru devoir lui interdire cette absence qui ne gênait pas le service, d'autant plus que les camarades insistaient de là-haut, par le téléphone.
« Dubreuil était entré dans le poste une demi-heure avant l'éclatement du projectile et il se trouvait, à présent, au nombre des morts.
« J'eus un éblouissement et dus me cramponner à ma selle pour ne pas tomber, puis je restai un long moment stupide, égaré, contemplant machinalement la nomination de Pierre que j'avais déjà sortie de ma poche, afin de la lui tendre à mon arrivée et jouir de sa surprise.
« Enfin, je repris mes sens, les larmes me montèrent aux yeux, j'éperonnai rageusement mon cheval et partis au galop, comme un fou, afin que l'on ne me vit pas pleurer.
« J'eus le temps, néanmoins, d'apercevoir, en sortant du village, la petite fille aux yeux tristes qui berçait sa popuée en me suivant du regard.
« Je sautai de mon cheval devant l'observatoire effondré, dont on avait déjà sorti le corps, et je pénétrai dans l'éboulis.
« L'obus, arrivant de plein fouet, avait crevé la coupole de ciment et avait explosé à l'intérieur de l'abri.
« Tout était bouleversé ; la table autour de laquelle les malheureux étaient assis et les chaises avaient été pulvérisées ; les épaulements de terre presque nivelés ; on pataugeait dans une énorme flaque de sang et de débris humains... C'était impressionnant et horrible...
« Je m'apprêtais à ressortir épouvanté, lorsque soudain, je distinguai sur l'une des parois, un bout de carton que l'explosion y avait projeté et qui s'était incrusté au milieu d'une large tache rouge !
« Pourquoi me suis-je arrêté subitement ? Pourquoi me suis-je approché, poussé par une intuition incompréhensible ?... Je l'ignore.
« Comme il faisait déjà presque nuit et que la caverne était sombre, j'allumai ma lampe électrique de poche et en dirigeai la lueur vers le mystérieux carré blanc.
« C'était une des cartes du jeu dont se servaient les observateurs au moment de la catastrophe et je reculai, frappé de stupeur, en constatant que cette carte était justement la dame de pique.
« Les cadavres, transportés au bas de la côte, avaient été recouverts avec des toiles de tentes. Je descendis vers eux.
« La nuit, maintenant, était venue, une nuit transparente et douce dont le calme émouvant n'était troublé que par le bruissement léger des feuilles dans ta forêt voisine.
« Je m'agenouillai près du pauvre Pierre Dubreuil qui se trouvait être le premier de la sinistre rangée. Je soulevai le linceul improvisé, je contemplai longuement son beau visage qui n'avait pas été atteint et me mis à sangloter nerveusement devant mes hommes qui avaient enlevé leurs casques et dont quelques-uns même s'étaient agenouillés comme moi.
« A ce moment précis, je me souvins brusquement que ce 18 juillet était le jour anniversaire de la mort de mon vieil ami, l'industriel Louis Dubreuil. »
Voilà mon histoire. Je n'ai pas cherché à la dramatiser en vous la racontant. Peut-être ne vous a-t-elle pas émus. quant à moi, je ne peux pas me rappeler les incidents qui la composent sans être bouleversé, comme le jour où je vis la carte fatidique incrustée dans l'épaulement de terre imbibé de sang.

Jean-José Frappa.
 

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