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Bourreaux par Ordre - 1914
Revue Lecture pour tous, 1er mars 1915



Le but des atrocités allemandes

Les rapports rédigés par les deux Commissions, belge et française, chargées de mener une enquête sur les atrocités commises par les armées du Kaiser ont été livrés à la publicité et l'enquête se poursuit, constituant peu à peu le dossier le plus accablant. Le monde civilisé sait maintenant, par des témoignages irrécusables, de quels crimes se sont souillées les troupes allemandes. Ce qui rend ces forfaits plus abominables encore, c'est qu'il ne s'agit pas ici d'actes individuels, à mettre sur le compte d'une soldatesque déchaînée, mais de dévastations et de massacres accomplis systématiquement, en vue d'un objectif déterminé, suivant un programme arrêté d'avance, et appliqué, en vertu d'une méthode de guerre inspirée par la kultur, sur les ordres des plus hauts chefs militaires) avec l'approbation de Guillaume II et la complicité morale de l'Allemagne tout entière.

Le 4 août, dans la matinée, l'armée allemande, au mépris des engagements internationaux les plus solennels, envahissait le territoire belge. « Nécessité fait loi net on s'en tire comme on peut », devait déclarer avec cynisme le chancelier de Bethmann-Hollweg à la tribune du Reichstag. A Visé, petite ville frontière, de faibles détachements de troupes belges opposent une courageuse résistance: l'ennemi, qui a la supériorité du nombre, pénètre dans la ville. Aussitôt, sur l'ordre de leurs officiers qui les excitent et stimulent leur zèle, les soldats du. Kaiser se répandent dans les rues, incendient une vingtaine de maisons et fusillent onze « civils » parfaitement inoffensifs. Plusieurs autres habitants sont arrêtés et brutalisés; l'un d'eux, M. Cognon, qui a l'audace de se plaindre, est lardé de coups de baïonnette, poussé dans l'eau, le ventre déchiré; tandis qu'il presse d'une main ses entrailles, de l'autre il est contraint de tirer une barque... Les cadavres de deux notables fusillés, MM. Broutsa, sont jetés sur un trottoir, face découverte; un officier supérieur et quelques jeunes lieutenants prussiens se placent auprès, arrêtant tous ceux qui passent, et, leur montrant les corps, l'un d'eux crie en français: « Ce sort vous est réservé à tous, si vous êtes encore hostiles! »
Ainsi, dès le début de la guerre, les Allemands appliquent le système qui sera constamment le leur. Pour briser la résistance de l'ennemi et l'amener à se ployer aux volontés de l'Allemagne victorieuse, n'importe quel procédé peut être mis en oeuvre. Telle est la doctrine d'Outre-Rhin exposée, développée, préconisée par les plus fameux écrivains militaires, les Clausewitz, les Bernhardi, les von Hartmann, les von Blume. Elle est codifiée, précisée, en vue de l'application pratique, dans la brochure publiée par le grand état-major de Berlin, Lois et coutumes de la guerre continentale, qui est comme le manuel, le vade-mecum du haut commandement allemand.
De même que l'outillage le plus varié est prévu pour les divers besoins des opérations militaires - mortiers de 420 contre les coupoles blindées des forts, mines contre les dreadnoughts, lance-grenades (minenwerfer) contre les tranchées, etc. - de même, les « atrocités » ont, elles aussi, leur rôle à jouer et leur place dans le plan de guerre. Leur objet, c'est de terroriser l'adversaire, de le démoraliser, de l'affoler, de l'amener - du moins l'espère-t-on Outre-Rhin - à toutes les abdications. La brochure officielle à laquelle nous venons de faire allusion le déclare formellement: « Peut être employé tout moyen de guerre, même le plus cruel, sans lequel le but de la guerre ne pourrait être atteint», et le général Julius von Hartmann l'affirme sans ambages dans une étude qui fait autorité en Allemagne: « Le terrorisme est un principe militairement indispensable ».

Pour paralyser les combattants

Ce terrorisme doit d'abord s'exercer contre les combattants. A l'attaque, on les paralyse en leur opposant ce que, d'une image saisissante, on a appelé les « boucliers vivants ». L'adversaire dessine une offensive vigoureuse qui met en mauvaise posture les troupes allemandes. Mais, tout à coup, voici que là-bas, à l'endroit que fauchent ses obus et où pleuvent ses balles, apparaît une troupe apeurée, lamentable, criant d'angoisse et d'effroi: ce sont des compatriotes de l'assaillant, des hommes, des femmes, des enfants, que le commandement allemand a fait saisir au hasard et que les soldats, à l'abri derrière eux, poussent en avant de leurs lignes.
Ce sont des centaines et des centaines de fois que, depuis le début de la guerre, les Allemands ont eu recours à ce « procédé ».
Au mois d'août, en Belgique, à Sempst, des femmes, pour échapper aux obus, se sont réfugiées dans les caves; les Allemands envahissent le village, tirent les infortunées de leurs refuges et, à coups de crosse, les poussent au front de leurs régiments en marche. Le 29 août, à Hérent, cinq cents femmes et enfants, précédés des curés de Wygmael et de Wesemaël, doivent s'avancer, les coudes liés, devant l'armée allemande. Le 12 septembre, à Erpe, un détachement de deux cents à trois cents hommes, attaqué par une auto-mitrailleuse belge, a pris dans les maisons vingt à vingt-cinq jeunes gens, y compris un garçonnet de treize ans, et se fait précéder de ces prisonniers. Le 6 septembre, en France, à Courtacon (Seine-et-Marne), une colonne appartenant, croit-on, à la garde prussienne emmène cinq hommes et un enfant et, pendant toute la durée d'un engagement, les expose au feu de nos troupes.
Il est aisé de voir que c'est là une manoeuvre ordonnée par les chefs. Ils ne font d'ailleurs aucune difficulté de l'avouer. Au besoin, ils s'en vantent. Tel est le cas du lieutenant Eberlein.
C'est à Saint-Dié, le 27 août. Nos troupes sont en retraite; néanmoins quelques compagnies défendent encore la ville et tirent sur les régiments allemands qui se sont déjà engagés dans les rues. Le feu de nos soldats est rapide et efficace; les pertes allemandes sont énormes: il faut venir à bout de la vigoureuse résistance des Français, et c'est le lieutenant Eberlein qui se charge d'en fournir le moyen: « Nous avons arrêté trois civils, écrit-il, dans les Muenchner Neueste Nachrichten, et alors me vient une bonne idée. Ils sont installés sur des chaises et on leur signifie d'avoir à aller s'asseoir au milieu de la rue. Supplications d'une part, quelques coups de crosse de fusil d'autre part. Enfin ils sont assis dehors, dans la rue. Combien de prières angoissées ont-ils dites, je l'ignore; mais ils ont tenu tout le temps leurs mains jointes et crispées. Je les plains, mais le moyen est d'une efficacité immédiate. Le tir dirigé des maisons sur nos flancs diminue aussitôt et nous pouvons maintenant occuper la maison en face et sommes ainsi maîtres de la rue principale...
« Comme je l'ai appris plus tard, le régiment de réserve qui est entré à Saint-Dié plus au nord a fait des expériences tout à fait semblables aux nôtres. Les quatre civils qu'ils avaient également fait asseoir dans la rue ont été tués par les balles françaises. Je les ai vus moi-même étendus au milieu de la rue près de l'hôpital. »
Une autre manière d'influer sur le moral des combattants ennemis est de leur faire savoir que, tombés aux mains des troupes allemandes, il n'y aura pas de quartier pour eux.
Des documents, des témoignages attestent que ces massacres de blessés et de prisonniers furent ordonnés froidement, délibérément, par les hauts chefs militaires. Faut-il rappeler le féroce ordre du jour adressé le 26 août par le général badois Stenger à sa brigade, 112e et 142e régiments d'infanterie ? « A partir d'aujourd'hui, il ne sera plus fait de prisonniers. Tous les prisonniers seront massacrés. Les blessés, en armes ou sans armes, massacrés. Même les prisonniers déjà groupés en convoi seront massacrés. Derrière nous, il ne restera aucun ennemi vivant. »
Et les subalternes se conformeront, selon la plus stricte discipline, à ces abominables instructions. A Gommery, en Belgique, où une trentaine de soldats français et deux officiers, un capitaine et un lieutenant, tous blessés, sont soignés par un aide-major de notre armée, un détachement de uhlans arrive le 22 août, vers neuf heures du soir. A sa tête est un lieutenant, très maître de lui. Avec beaucoup de calme, il commande à ses cavaliers d'empoigner les soldats blessés, de les traîner hors de l'ambulance et de les fusiller. « Le spectacle était poignant; des soldats criaient à leurs chefs un adieu suprême; d'autres protestaient: « Nous sommes prisonniers de guerre ! N'est-ce pas, mon capitaine, qu'on n'a pas le droit de nous fusiller ? »
Le même jour, en France, une troupe d'infanterie se présente à la ferme de la Petite Rochelle, dans la commune de Bonvillers (Meurthe-et-Moselle). Le propriétaire, M. Houillon, a recueilli des blessés français. L'officier qui dirige la troupe ordonne à quatre de ses hommes d'aller achever neuf blessés étendus dans la grange. Chacun de ceux-ci reçoit une balle dans l'oreille. Comme Mme Houillon demande grâce pour eux, l'officier lui enjoint de se taire en la menaçant de son revolver.
Ici encore d'ailleurs les aveux abondent d'officiers allemands réclamant la responsabilité de ces lâches tueries.

L'art de faire parler les civils

Et maintenant, aux civils. L'armée allemande a pénétré en territoire ennemi; les habitants, hommes, femmes et enfants sont saisis, brutalement interrogés. Qu'ils parlent, qu'ils disent ce qu'ils savent ou ont pu deviner des mouvements des troupes de leur pays, sinon c'est la mort, car l'armée allemande doit être renseignée: quand on saura dans le pays quel sort est réservé aux récalcitrants, les langues se délieront.
A la fin d'octobre, une patrouille allemande rencontre aux environs d'Emberménil (Meurthe-et-Moselle) une jeune femme sur le point d'être mère, Mme Masson. Elle est arrêtée, questionnée. « Y a-t-il des Français dans Emberménil ? » Mme Masson répond qu'elle l'ignore. On la laisse aller. Dans la journée même, les Allemands, en s'approchant du village, sont accueillis à coups de fusil par nos soldats. Quelques jours plus tard, le 5 novembre, les troupes françaises s'étant retirées, un détachement du 4e régiment bavarois occupe le bourg. Le premier soin d'un des officiers est de réclamer la personne qui a fourni un renseignement erroné. Très courageusement, Mme Masson se présente. Immédiatement on lui ordonne de s'asseoir sur un banc où se tient déjà un habitant du village, le jeune Dime, âgé de vingt-quatre ans: l'un et l'autre vont être passés par les armes. « Les ordres du colonel sont formels, dit l'officier: un homme et une femme d'Emberménil seront fusillés. » Et, quelques instants plus tard, un peloton de huit soldats faisait feu sur les deux victimes afin qu'à l'avenir les habitants de la région se montrassent plus dociles.

Programme méthodique de dévastation

La ville, le village que l'armée allemande se prépare à occuper, sont vides de troupes adverses. Mais il y a toujours le risque de coups de feu tirés par les habitants. Il importe que les troupes soient à l'abri de ce danger, et, par suite, avant toute tentative d'attaque par la population, il faut que celle-ci soit littéralement paralysée par l'effroi.
Tantôt pour produire l'effet de terreur cherché, les Allemands commenceront par tirer eux-mêmes sans provocation aucune. Entrant à Aerschot, à la tête de ses hommes bien rangés, un officier braque son revolver sur une jeune femme qui se penche à un balcon, tenant un enfant dans ses bras, et fait feu.
Mais le plus souvent, une sinistre comédie est organisée. Les troupes allemandes sont déjà cantonnées. Un placard, apposé sur les murs, annonce les châtiments les plus effroyables si un seul coup de feu éclate. Le 17 août, par exemple, le bourgmestre de Hasselt doit, sur les ordres de l'autorité supérieure allemande, faire afficher l'avis suivant:
« Dans le cas où des habitants tireraient sur des soldats de l'armée allemande, le tiers de la population mâle serait passé par les armes. »
Soudain, un coup de fusil tiré on ne sait où au juste, par on ne sait qui. Ce qui est certain, c'est que la détonation ressemble singulièrement à celle du « mauser » allemand. Indignation simulée du commandant en chef. « Un civil a tiré sur les troupes ! » Attentat imaginaire qui appelle représailles et châtiment sur une population dont la ruine et le massacre ont été d'avance résolus. C'est le signal attendu du pillage, de l'incendie, et du meurtre.
Les portes des maisons sont enfoncées, les caves dévalisées : à Baccarat le général badois Fabricius se vante d'avoir fait rafler 100 000 bouteilles de vin fin. Tout ce qui a du prix, meubles, objets d'art, argenterie, bijoux, vêtements, est volé. On brise, on jette par les fenêtres, on lacère ce qu'on ne peut emporter. Puis, entrent en scène les soldats incendiaires, parfaitement outillés, pourvus d'un matériel perfectionné qui comprend torches, grenades, fusées, pompes à benzine, baguettes de matière fusante, enfin des sachets contenant des pastilles composées d'une poudre comprimée très inflammable. « Rien n'est laissé à l'improvisation ou à l'imagination, écrit M. Pierre Nothomb, dans un article, la Belgique martyre, publié par la Revue des Deux Mondes. Quand l'ardeur du feu diminue, on voit les soldats, comme à Aerschot, soulever de place en place quelques tuiles des toits pour favoriser le développement des flammes. Quand l'ardeur des hommes se ralentit, on entend les officiers, comme à Sempst, se promener entre les maisons déjà embrasées en criant: « Brent ! Brent ! (Brûlez ! Brûlez !) ». Un de mes amis est témoin en Wallonie, de l'entrée de l'ennemi dans un village condamné: l'officier à cheval donne ses ordres devant chaque maison, d'après l'aspect de l'immeuble et sa grandeur: « Ici un homme ! Ici trois ! Ici, cinq ! »
On ne brûle pas au hasard, mais selon un plan savant et en vue de résultats précis à obtenir. Tout ce qui doit devenir la proie des flammes a déjà été repéré et choisi - très probablement, avant l'ouverture des hostilités. D'abord les établissements industriels. Usines, manufactures croulant sous l'incendie, c'est une vision de désastre qui frappera les imaginations et les épouvantera. N'est-ce pas au surplus un moyen d'affaiblir l'ennemi, de porter un coup mortel à sa puissance économique, d'anéantir une industrie rivale ? Un exemple, entre cent, entre mille, de là préparation minutieuse du plan de destruction. A Chanconin (Seine-et-Marne), les Allemands s'acharnent sur les exploitations agricoles qu'ils brûlent à l'aide de grenades jetées sur les toits et de bâtons de résine placés sous les portes. Six exploitations flambent déjà lorsque l'officier qui dirige les incendiaires fait venir plusieurs habitants et leur demande de lui indiquer l'emplacement d'une propriété connue sous le nom de « ferme Proffit ». Quelques instants plus tard, cette ferme était en flammes à son tour. Ainsi, dans le programme de dévastation, elle était notée et condamnée.
Après les usines et les fermes, les demeures des habitants notables. Que le logis d'un personnage de marque soit pillé, saccagé et brûlé, voilà qui est encore de nature à impressionner. A Creil, le 3 septembre, le capitaine qui commande le « service » de pillage et d'incendie requiert, sous les plus terribles menaces, deux habitants de le conduire aux maisons des plus riches propriétaires. A Crévic, en Lorraine, soixante-seize maisons sont brûlées, dont celle du général Lyautey. Un capitaine, revolver au poing, montre la villa aux voisins: « Venez voir la propriété du général Lyautey, qui est au Maroc, qui brûle. »

Le système du coup de feu provocateur

Ce qui s'est passé à Lunéville, le 25 août - après quatre jours d'occupation - permet de saisir sur le vif la « manière » des Allemands en pareille circonstance et, dans toute son odieuse déloyauté, le système du coup de feu provocateur. Ici nous reproduisons, sans y changer un mot, le rapport officiel de la Commission française: « Le 25, le maire, M. Keller, s'étant rendu à l'hôpital, vers trois heures et demie de l'après-midi, vit des soldats tirer des coups de fusil dans la direction du grenier d'une maison voisine, et entendit siffler des balles, qui lui parurent venir de l'arrière. Les Allemands lui déclarèrent que des habitants avaient tiré su eux. Il leur offrit alors, en protestant, de faire avec eux le tour de la ville pour leur démontrer l'inanité de cette allégation. Sa proposition fut acceptée, et comme, au début de la tournée, on trouvait dans la rue le cadavre du sieur Crombez, l'officier qui commandait l'escorte dit à M. Keller: « Vous voyez ce cadavre, c'est celui d'un civil qu'un autre civil a tué, en tirant sur nous, d'une maison voisine de la synagogue. Aussi, comme notre loi nous l'ordonne, nous avons brûlé la maison et nous en avons exécuté les habitants. » Le même officier ajouta: « On a également brûlé la maison qui fait l'angle de la rue Castara et de la rue Girardet, parce que des civils avaient tiré de là des coups de feu. » C'est de cet immeuble que, suivant les prétentions des Allemands, on aurait tiré sur la cour de l'hôpital; or la disposition des lieux ne permet pas d'admettre l'exactitude d'une telle affirmation.
« Tandis que le maire et la troupe qui l'accompagnait poursuivaient leur reconnaissance, l'incendie éclatait de différents côtés; l'hôtel de ville brûlait, ainsi que la synagogue et plusieurs maisons de la rue Castara, et le faubourg d'Einville était en flammes. En même temps commençaient les massacres qui devaient se continuer jusque dans la journée du lendemain. »

Obéissance ou la mort

Que nulle agression dans les lieux occupés ne soient à redouter des « civils », c'est déjà un premier résultat du terrorisme méthodique. Mais est-ce suffisant pour permettre à l'armée allemande de se livrer, dans les meilleures conditions, à ses opérations ? D'autres exigences sont encore à envisager.
D'abord, il faut que les troupes allemandes assurent leur liaison avec les services de l'arrière. Au mois de septembre, une ligne téléphonique, installée par les Allemands, est coupée dans le Nord, près d'Orchies. Le général commandant la région décide donc qu'Orchies sera incendiée, saccagée, rasée, plusieurs centaines d'habitants exécutés. Le 25 septembre, en Belgique, la voie du chemin de fer et la ligne télégraphique sont endommagées entre Lovenjoul et Vertryck. Cette destruction ne peut être mise au compte des habitants du pays et paraît l'oeuvre de carabiniers cyclistes belges. Mais il importe que désormais les troupes belges hésitent devant semblables destructions, en songeant aux épouvantables conséquences qu'elles entraînent pour leurs compatriotes. Donc, le 5 octobre, le maréchal von der Goltz lançait une proclamation qui renfermait cette phrase: « A l'avenir, les localités les plus rapprochées où de pareils faits se sont passés - peu importe qu'elles soient complices ou non - seront punies sans miséricorde. »
Nécessité encore d'imposer aux populations certains travaux, certaines corvées. Au voisinage de La Tour, petit village de Belgique situé près d'Ethe, les Allemands, en août, ont subi de grosses pertes. Le lendemain du combat, ils rassemblent les hommes du village au nombre d'une soixantaine et leur ordonnent d'enterrer leurs morts. Des protestations s'élèvent. Alors l'officier qui commande fait répartir au hasard les habitants en deux groupes égaux: les hommes qui composent un de ces groupes sont exécutés. Puis, se tournant vers les autres, l'officier dit en ricanant: « Obéirez-vous, maintenant? »
D'une façon générale, il faut que la population se soumette, sans protestation, avec une absolue passivité, à toutes les volontés du commandement allemand. Le 8 septembre 1914, le major Dieckmann fait afficher à Grivegnée (Belgique) un placard ainsi conçu: « Celui qui n'obtempère pas de suite au commandement: « Levez les bras » se rend coupable (sic) de la peine de mort. » A Hériménil (Meurthe-et-Moselle), à la fin d'août, tandis que le combat fait rage aux alentours du bourg, ordre est donné à tous les habitants d'évacuer leurs demeures et de se rendre à l'église, où ils vont être enfermés. Un capitaine, monocle à l'oeil, surveille le lamentable exode et commande de presser l'allure. Une jeune femme de vingt-trois ans, Mme Vinger, qui se dirige vers l'église avec ses domestiques, une servante et deux jeunes hommes de dix-huit ans, n'obéit pas avec assez de promptitude: le capitaine, d'un mot bref, ordonne à ses soldats de faire feu et les quatre victimes s'abattent, mortellement frappées.

Atrocités « Kolossales »

Le plan, au reste, est p]us vaste et de plus large envergure: la barbarie organisée doit contribuer au succès final et décider de la victoire.
Répétés, multipliés, les actes de cruauté, dont la nouvelle se répand à la ronde, ne terrifieront pas seulement une région limitée. L'épouvante qu'ils suscitent débordera hors du territoire qui en a été le théâtre. L'armée allemande avancera ainsi, précédée d'une effrayante renommée, répandant autour d'elle comme une atmosphère de panique. Les habitants fuiront, reflueront vers les régions encore à l'abri de l'invasion, mais où leurs cortèges misérables et tragiques apporteront le désarroi, la démoralisation.
Afin de renforcer l'onde de terreur qui, en pays ennemi, doit aller s'élargissant, le plan allemand comporte des atrocités spéciales, des atrocités vraiment « kolossales ». Quand on apprit, aux mois d'août et de septembre de l'année dernière, que des villes avaient été complètement anéanties, avec leurs monuments, leurs trésors d'art, tout le patrimoine que leur avait légué le passé, que des cités hier encore florissantes, que des petites villes heureuses, Louvain, Aershot, Tamines, Andenne, Termonde, Tongres, Dinant en Belgique, Étain ou Nomeny en France, avaient été transformées en ruines désertes, en amas de décombres et de cendres, en cimetières lugubres, les nations civilisées n'eurent pas seulement un sursaut de révolte, devant les spectacles d'horreur que l'humanité n'avait pas eu à contempler depuis les invasions barbares, mais éprouvèrent une sorte de stupeur. Elles se demandaient: pourquoi ces atroces destructions? Les enquêtes officielles, diverses révélations, les propos cyniques des Barbares eux-mêmes ont fourni l'explication. Bruxelles avait été occupé par les Allemands le 20 août, mais l'état-major était inquiet: il redoutait une révolte dans la capitale belge, alors que le gros des forces germaniques se préparait déjà à envahir la France. Terroriser Bruxelles était impossible, par suite de la présence des agents diplomatiques neutres. C'est alors que les Allemands s'en prirent à Louvain, voisine de Bruxelles et, à partir du 25 août, la livrèrent pendant dix jours, sous la direction du général von Manteuffel, au sac effroyable qui restera un des grands forfaits de l'histoire. C'était un exemple destiné à avertir les Bruxellois ! Préméditée et préparée d'avance encore la destruction de Dinant, où 153 habitants furent abattus à coups de mitrailleuses sous les yeux de leurs femmes, à qui le monstre qui présidait à cette boucherie osa dire, le massacre consommé: « Mesdames, j'ai fait mon devoir ! » En veut-on la preuve ? Le martyre de Dinant n'eut lieu que le 23 août et, six jours avant, le 17 août, un officier allemand, logeant chez un magistrat du Luxembourg belge, s'entretenait avec son hôte des jolies villes du pays. Le magistrat nomma Dinant. « Hélas ! répondit l'officier, Dinant, ville condamnée ! »

Pour venger leurs échecs

Malgré tout, l'ennemi tient bon garde sang et courage. Les troupes allemandes sont repoussées et défaites. Alors les états-majors du Kaiser, qui ne peuvent triompher de leur adversaire par la loyauté des armes, s'en prendront à tout ce qui est cher à la nation, à ses richesses historiques, à ses plus vénérés souvenirs. Malheur aux villes qui ont été témoins d'un échec allemand !
Est-il besoin de multiplier les exemples? Après la victoire de la Marne, c'est le bombardement de Reims, ville ouverte, l'antique basilique incendiée, défigurée par les obus.
Et Gerbéviller ! Le 24 août, les Allemands s'y sont heurtés à la résistance héroïque d'une soixantaine de chasseurs à pied qui leur ont infligé de grosses pertes. Cette valeur des nôtres devait servir de prétexte pour la destruction de la petite ville lorraine. Les Allemands y entrent, brûlent quatre cent soixante-quinze maisons, massacrent au moins cinquante habitants. « Tout est silencieux, écrivait M. Gaston Deschamps. Une odeur de brûlure et de décomposition flotte sur les charbons de ce brasier qui fut un charnier. On a retrouvé ces jours-ci le cadavre d'une pauvre vieille, carbonisée dans sa cave. Sur les murs écroulés, on voit la trace jaune du pétrole.... »

Par la ruine et la famine

Enfin il faut que la population, déjà déprimée par la vision de tant d'horreurs, ne veuille plus de la guerre, réclame qu'on fasse la paix, à n'importe quel prix. C'est à cela que sert le torpillage des navires marchands, le bombardement des villes ouvertes par les vaisseaux de guerre, les Taube et les Zeppelin. Il faut, selon l'expression employée par le général von Blume dans son ouvrage: Stratégie, qu'un « cri de détresse » s'élève de la région envahie. Et le général von Hartmann ajoute: « La détresse, la misère profonde de la guerre ne doivent pas être épargnées à l'État ennemi. »
Donc on lèvera d'écrasantes contributions de guerre qui ruineront le pays. Si elles ne sont pas payées, la fusillade. Le 27 août, le général von Nieber écrit au bourgmestre de Wavre: « La ville de Wavre sera incendiée et détruite si le paiement (de la contribution de guerre, fixée à 3 millions) ne s'effectue pas à termes utiles, sans égards pour personne; les innocents souffriront avec les coupables. » On réquisitionnera à force, afin de provoquer le plus affreux dénuement et la famine. Écoutez les déclarations du maréchal von Hindenburg à un rédacteur de la Neue Freie Presse de Vienne: elles démontrent que c'est à dessein, de propos délibéré, que le haut commandement a affamé Lodz et toute la Pologne russe envahie: « Le pays souffre. Lodz est affamé. Cela est déplorable, mais cela est bien. On ne fait pas la guerre avec de la sentimentalité. » Enfin, on fera souffrir la population en la déportant en Allemagne, en la parquant inhumainement dans des camps de concentration. Lisez cette nouvelle que publiait le Temps et qui se réfère au milieu de janvier: « A Avillers (Meurthe-et- Moselle), toute la population masculine de seize à soixante ans a été emmenée en Allemagne. On ne sait ce que sont devenus les enfants, les femmes et les jeunes filles. »
Telle est la doctrine de guerre, la théorie parfaitement raisonnée de la férocité méthodique et systématique, enseignée ouvertement et appliquée par les grands chefs militaires d'Allemagne, approuvée par le Kaiser qui, en décembre, dans une proclamation à ses troupes du front oriental, s'exprimait ainsi: « Si vous êtes contraints de vous retirer de Pologne, n'épargnez ni une ville ni une maison, que la terre soit nue sous vos pieds. »
C'est exactement ce que les contemporains apeurés disaient d'Attila et des Huns: « Où leurs chevaux ont passé, l'herbe ne repousse plus. » Mais nous ne sommes plus aux époques primitives où on agit sur les nations par l'épouvante. Le plus clair résultat de tant d'atrocités a été d'abord de soulever contre les Allemands l'indignation du monde entier, et ensuite de fortifier les Alliés dans leur résolution de ne consentir la paix à l'Allemagne que lorsque celle-ci aura été mise dans l'impossibilité de nuire - comme une bête sauvage à qui on a arraché les griffes et limé les dents.


Voir aussi Les atrocités allemandes en France - Rapport officiel de la commission d'enquête - JO, 8 janvier 1915)

 

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