|
Jeanne d'Arc, sujette d'Ogéviller (2)
En complément de
l4article Jeanne d'Arc,
sujette d'Ogéviller, l4article ci-dessous nous
rappelle que c4est par le mariage de Jeanne de
Bourlémont (1390-1432), en 1415 , avec Henri, seigneur
d4Ogéviller, que Jeanne d4Arc, alors âgée de 3 ans, en
devient sujette.
L4étude de Petit-Dutaillis mérite cependant une précison,
puisqu4il cite « un texte de 1427 » qui pourrait laisser
supposer la présence à Domrémy d4Henri d4Ogéviller :
mais Henri d4Ogéviller semble est décédé vers 1425 de
cause inconnue. La référence est « S. LUCE, Jeanne d'Arc
à Domrémy, p. 360 ». Dans son ouvrage Siméon Luce,
indique effectivement une pièce « du 31 mars 1427 » à
Vaucouleurs, mentionnant « plusieurs requestes à
noble homme messire Henry d'Ogevillers, chevalier, et
aussy aux manans et habitans des villes de Greux et de
Dompremy sur Meuse, ses hommes et subgiez, pour cause et
raison de ce qu'il disoit et maintenoit que, environ
l'an mil iiije et xxiij derrain passé […] ». Cette
pièce atteste donc que Jacques d4Ars agit en 1427 comme
procureur des habitants de Domremy et de la seigneurie
d4Ogéviller, dans une cause ancienne de 1423, et que la
dépendance avec Ogéviller s4est maintenue après le décès
d4Henri en 1425 avec Jeanne de Bourlémont, dame d4Ogéviller.
La France
pendant la guerre de cent ans; épisodes historiques et vie
privée au XIVe et XVe siècles
Siméon Luce
Ed. Paris, Hachette et cie, 1890
[Notes renumérotées]
JEANNE D'ARC
SON LIEU NATAL ET SES PREMIÈRES ANNÉES
D'APRÈS DES DÉCOUVERTES RÉCENTES
Au XVe siècle, le village de Domremy, où naquit la
Pucelle, se trouvait pour ainsi dire au point d'intersection de
trois régions politiquement distinctes. Au levant, le cours
sinueux de la Meuse formait la séparation entre ce village et le
duché de Lorraine; au sud et au couchant, il suffisait de faire
quelques pas pour être dans le duché de Bar. Du côté méridional
surtout, on n'avait même pas besoin de sortir de Domremy pour
mettre le pied en Barrois; trente-cinq « conduits » ou feux,
formant selon toute vraisemblance la majeure partie de la
population, appartenaient à ce pays. Il est vrai que, depuis le
règne de Philippe le Bel, cette partie du Barrois, qui
comprenait tout le sud du territoire de Domremy dépendant de la
prévôté de Gondrecourt, relevait féodalement ou, comme on disait
alors, avait été placée dans la mouvance du royaume de France et
s'appelait pour cette raison le Barrois mouvant. Au nord
seulement, sous la forme d'une langue de terre resserrée entre
les duchés de Lorraine et de Bar, émergeait un petit îlot de
France, une sorte d'enclave rattachée après coup au bailliage de
Chaumont-en-Bassigny et à la province de Champagne. Cette
enclave était la châtellenie de Vaucouleurs.
Une situation aussi extrême et aussi complexe explique les trois
opinions qui ont été émises sur la nationalité ou, pour être
plus exact, car on ne peut mettre en question la nationalité,
sur l'origine provinciale de Jeanne d'Arc. De ces trois
opinions, la plus ancienne et la plus généralement acceptée
jusqu'à ce jour, celle qui fait de la Pucelle une Lorraine,
rendue plus touchante encore par l'ardeur patriotique que les
Lorrains, depuis nos récents désastres, apportent à la défendre,
est néanmoins loin de satisfaire, il faut bien le reconnaître,
aux exigences rigoureuses de la critique historique. Elle a sa
source, comme du reste la locution si répandue « Metz en
Lorraine », dans une acception du parler populaire qui
comprenait au moyen âge et comprend encore aujourd'hui sous le
nom de Lorraine, sans doute par un souvenir persistant de la «
Lotharingie » du traité de Verdun, la France du nord-est presque
tout entière. C'est en ce sens, en ce sens seulement, qu'il faut
entendre les célèbres vers de François Villon :
Et Jeanne la bonne Lorraine
Qu'Anglais brûlèrent à Rouen.
Au point de vue strict de la géographie féodale, Domremy, du
vivant de Jeanne d'Arc, ne dépendait point du duché de Lorraine,
mais du duché de Bar, et lorsque nous disons Domremy, nous ne
voulons parler que des trente-cinq « conduits » ou feux situés
dans la partie méridionale de ce village. Les partisans de la
thèse lorraine font remarquer qu'après la mort de Charles II,
duc de Lorraine, survenue le 25 janvier 1431, quatre mois avant
le supplice de la Pucelle, son gendre, René d'Anjou, réunit dans
sa main les deux duchés de Bar et de Lorraine. On peut répondre
qu'en droit, et même en fait, la réunion que l'on invoque
n'amena nullement la fusion. En réalité, ces deux grands fiefs,
pour être tenus depuis lors par la même main, n'en restèrent pas
moins toujours entièrement distincts. L'un d'eux continua de
relever de l'Empire et l'autre de la couronne de France, et il y
parut bien lorsque à la fin du dix-septième siècle la cour de
Versailles vit, le 25 novembre 1699, le duc Léopold faire
hommage au roi Louis XIV, non comme duc de Lorraine, mais comme
duc de Bar.
Au point de vue des affinités politiques, la prétention des
Lorrains est plus contestable encore. Charles II resta jusqu'à
la fin de sa vie l'un des partisans les plus dévoués du duc de
Bourgogne, allié des Anglais. Aussi, sous son règne, les
Armagnacs de la rive gauche et les Anglo-Bourguignons de la rive
droite de la Meuse furent sans cesse en lutte les uns contre les
autres. Il n'est pas jusqu'aux enfants des deux pays qui ne
prissent part à leur manière à cette lutte, puisque nous savons
par le témoignage de Jeanne que les écoliers de Greux et de
Domremy livraient à ceux de Maxey, village lorrain situé en face
de l'autre côté de la rivière, des batailles parfois sanglantes.
Enfin, la Pucelle elle-même, avant de se rendre, dans les
premiers jours de février 1429, à la cour du duc de Lorraine,
eut soin de se faire délivrer des lettres de sauf-conduit, comme
on avait accoutumé de le faire toutes les fois que l'on
s'aventurait en pays ennemi.
Il résulte de tout ce qui précède que la seconde opinion, celle
qui voit dans Jeanne une Barrisienne, repose sur des fondements
beaucoup plus spécieux et même beaucoup plus solides que la
précédente. Plusieurs aveux des XIIIe et XIVe
siècles établissent, en effet, avec évidence, qu'une partie du
village de Domremy, et sans doute la plus considérable par
l'étendue territoriale, dépendait du duché de Bar. Un ruisseau,
dit des Trois Fontaines, séparait, délimitait cette partie,
située au sud, de la partie septentrionale, qui n'était qu'une
sorte d'annexe de Greux, paroisse limitrophe ressortissant
certainement, du moins à l'époque de Jeanne d'Arc, de la prévôté
d'Andelot, du bailliage de Chaumont et de l'ancien comté de
Champagne. La question est donc de savoir, en dernière analyse,
si la chaumière natale de la Pucelle était située sur la rive
droite et au sud de ce ruisseau, c'est-à-dire en Barrois, ou
bien sur la rive droite et au nord, en d'autres termes, en
Champagne.
Par bonheur, cette chaumière, restaurée avec soin sous le règne
de Louis XI, subsiste encore ; elle subsiste, sinon telle
qu'elle était pendant la première moitié du XVe
siècle, du moins sur le même emplacement. Or, quiconque a visité
Domremy doit se rappeler que la maison de Jeanne d'Arc se trouve
sur la rive gauche et au nord d'un petit ruisseau qui n'est
autre que ce- lui des Trois Fontaines, par conséquent sur un
territoire qui, au moyen âge, devait faire partie de la
Champagne ou du Bassigny champenois.
Malgré cette circonstance tout à fait défavorable à leur thèse,
les partisans de l'origine barrisienne de la Pucelle ne se sont
pas tenus pour battus. « Oui, sans doute, ont-ils dit, la
chaumière où naquit Jeanne se trouve actuellement sur la rive
gauche et au nord du ruisseau des Trois Fontaines, mais cet état
de choses est de date relativement récente. Ce ruisseau a été
détourné de son cours depuis le milieu du XVIIIe
siècle, lorsque l'on construisit la route de Vaucouleurs à
Neufchâteau par la vallée de la Meuse » Et, à l'appui de cette
assertion, ils se sont empressés de produire les dépositions
conformes de deux octogénaires, certifiées par le maire, le
desservant, l'adjoint et un certain nombre de conseillers
municipaux ou de notables de Domremy (1).
La gravité d'une telle déposition n'échappera à personne. On
pourra répondre seulement, comme les partisans de l'origine
champenoise n'ont pas manqué de le faire, que, si l'on admet un
changement relativement récent dans le cours du ruisseau des
Trois Fontaines, il y a de bonnes raisons d'admettre aussi une
déviation plus ancienne, et de conclure que le dernier
redressement n'a eu d'autre effet que de remettre les choses en
l'état primitif. Si imposante que soit l'autorité des deux
vieillards de Domremy, elle ne saurait prévaloir contre le
témoignage de Jeanne elle-même. Lorsque les juges de Rouen
l'interrogèrent sur le lieu de sa naissance, elle répondit
qu'elle était originaire d'un village appelé Domremy de Greux, «
auquel lieu de Greux, ajouta l'accusée, est la principale église
». Cette déclaration est formelle, et les informations
recueillies par les contemporains les plus autorisés, tels que
Perceval de Boulainvilliers (2), les lettres d'anoblissement (3)
octroyées à la Pucelle par Charles VII, la confirment de tout
point. Un argument non moins probant, c'est l'acte, daté de
Château-Thierry le 31 juillet 1429 (4), par lequel le roi de
France, en considération des services rendus par la libératrice
d'Orléans, accorda l'exemption de tous impôts, tailles, aides et
subsides à Greux et à Domremy ou, du moins, à cette partie
septentrionale de Domremy qui, selon l'expression de Jeanne, ne
faisait qu'un avec Greux, ce que le greffier a traduit en latin
de la manière suivante :
« Villa de Dompremi quæ est eadem cum villa de Grus (5). » Selon
la juste remarque de M. Wallon (6), il tombe sous le sens que
Charles VII n'aurait pu exempter de toutes tailles, aides et
subsides des villages qui ne lui auraient point appartenu.
On s'est demandé à quel moment Greux et son annexe Domremy
avaient été ainsi incorporés au domaine direct de la couronne de
France. Il est impossible de ne pas se poser cette question
quand on réfléchit à la situation exceptionnelle de ces deux
villages et aussi des autres localités dont se composait au XVe
siècle la châtellenie de Vaucouleurs. Cette châtellenie formait,
comme nous le disions en commençant, une étroite enclave, isolée
du reste du bailliage de Bassigny auquel on l'avait rattachée et
qu'enserraient au sud, à l'ouest et au nord le Barrois mouvant,
à l'est, sur la rive droite de la Meuse, le duché de Lorraine.
Quel est celui de nos rois qui le premier fut assez habile et
assez heureux pour donner un aussi précieux prolongement à
l'ancien comté de Champagne?
Jusqu'à ce jour, on s'accordait généralement à faire honneur de
ce résultat à Philippe VI de Valois. « Mais il y avait, dit M.
Wallon (7), celui de tous les historiens de Jeanne d'Arc qui a
résumé et exposé avec le plus de netteté et d'exactitude la
question dont il s'agit, il y avait au milieu du Barrois mouvant
une langue de terre qui appartenait directement à la couronne.
Philippe de Valois, en 1337, avait acheté de Jean de Joinville
la seigneurie de Vaucouleurs; et Charles V, frappé de
l'importance de sa position, l'avait déclarée inséparablement
unie au domaine, par une ordonnance de 1365. »
Cet achat fut fait sous forme d'échange, et nous avons publié
naguère (8) l'acte par lequel Philippe de Valois céda, le 15
août 1335, à Jean de Joinville, seigneur de Vaucouleurs, la
ville de Méry-sur-Seine, divers droits sur la prévôté des
Vertus, la seigneurie de Lachy et quatre vignobles situés à
Bar-sur-Seine, en échange des château, châtellenie et terre de
Vaucouleurs. Nous connaissions dès lors et nous aurions pu
donner au public le procès-verbal de prisée de ces biens cédés à
Jean de Joinville par le roi de France, lequel est daté du 4
octobre 1337 et fait suite à l'échange du 15 août 1335. Mais cet
acte n'avait pour nous qu'un intérêt tout à fait secondaire. Ce
que nous aurions voulu retrouver, ce que nous avons vainement
cherché pendant des mois ou plutôt pendant des années, c'est le
procès-verbal de prisée des possessions cédées par Jean de
Joinville, et comprenant les terre, château et châtellenie de
Vaucouleurs. C'est ce procès-verbal que M. Chevelle, maire de
Vaucouleurs, vient de découvrir aux archives municipales de
cette ville et dont il a bien voulu nous transmettre une copie.
Tous ceux qui s'intéressent à l'histoire de Jeanne d'Arc
estimeront que le document communiqué par M. Chevelle offre un
intérêt considérable, moins, il est vrai, par ce qu'il contient
que par ce qu'il ne contient pas. Si nous avons fait naguère
tant d'efforts infructueux pour mettre la main sur la prisée de
la châtellenie de Vaucouleurs, c'est que nous espérions y
trouver la description précise de cette partie septentrionale de
Domremy, réunie à Greux, et que nous supposions avoir été cédée
par Jean de Joinville, avec la châtellenie de Vaucouleurs tout
entière, à Philippe de Valois. C'était peine perdue, puisque,
dans le procès-verbal retrouvé par M. Chevelle, il n'est fait
mention ni de Greux ni de Domremy. Les seules localités que l'on
indique comme ayant passé par voie d'échange en la possession du
roi de France sont, outre Vaucouleurs, Gombervaux,
Neuville-lez-Vaucouleurs, Burey-lez-Neuville, Badonvilliers,
Rigny-Saint-Martin, Rigny-la-Salle, Sauvoy, Tusey,
Montigny-lez-Vaucouleurs, Saint-Germain près Vaucouleurs,
Chalaines et Burey-la-Côte. Il en faut conclure que Greux et la
partie septentrionale de Domremy ont été réunis au domaine
direct de la couronne de France dans une autre occasion
peut-être, par exemple en échange de Rigny, de Saint-Germain et
de Chalaines, situés sur la rive droite de la Meuse. Maintenant,
la Pucelle est-elle née sur la partie barrisienne, entendez sur
la partie méridionale, ou sur la partie septentrionale et
française de Domremy ? Quoique l'opinion d'après laquelle la
libératrice d'Orléans aurait vu le jour dans la partie
barrisienne de ce village semble prévaloir depuis quelques
années, surtout parmi les érudits originaires de la région de la
Meuse, il ne faut point perdre de vue que cette opinion a contre
elle, entre autres circonstances, la réponse de Jeanne à ses
juges de Rouen, auxquels elle déclara que son lieu natal
s'appelait Domremy de Greux.
Tandis que le procès-verbal de prisée de la châtellenie de
Vaucouleurs, retrouvé par M. Chevelle, ne présente pour ainsi
dire qu'un intérêt négatif, il en est tout autrement d'un autre
acte que l'on vient également de découvrir et dont nous allons
résumer le contenu, après quelques considérations préliminaires
destinées à en faire apprécier l'importance.
A l'époque de Jeanne d'Arc, en face du village de Domremy, situé
au pied d'une chaîne de collines qui domine au couchant la
vallée de la Meuse, s'élevait une maison forte que l'on appelait
d'ordinaire la forteresse de l'Ile. On la nommait ainsi parce
qu'elle occupait la pointe d'une presqu'île formée par le
confluent de deux bras de la Meuse. Cette forteresse, dont le
souvenir est rappelé de nos jours par une des principales rues
de Domremy, qui a conservé le nom de rue de l'Ile, était pourvue
d'un baile ou cour munie d'ouvrages de défense et d'un grand
jardin entouré de fossés aussi larges que profonds. Dans un
testament de Jean de Bourlemont, seigneur de Domremy et de Greux,
daté de 1399 et retrouvé par nous aux Archives nationales, on
voit figurer en outre une chapelle castrale desservie par un
chapelain, dite la chapelle de l'Ile de Domremy et placée sous
l'invocation de Notre-Dame (9).
La forteresse de l'Ile se trouvait sur le bord des fertiles
prairies dont l'exploitation constituait au XVe
siècle aussi bien que de nos jours la principale richesse des
riverains de la Meuse, surtout dans la partie de la vallée qui
s'étend entre Vaucouleurs au nord et Neufchâteau au sud. Un des
interrogatoires de Rouen fait mention de ce château où les
habitants de Domremy et de Greux, hommes des Bourlemont, puis de
Jeanne de Joinville, héritière des Bourlemont, avaient coutume
de mettre en sûreté leurs personnes ainsi que leurs biens,
toutes les fois qu'une attaque soudaine de gens d'armes ennemis
ne les prenait pas à l'improviste. Dès qu'on signalait
l'approche d'une des nombreuses bandes qui couraient alors le
plat pays, on n'avait rien de plus pressé que de pousser le
bétail, gros et menu, dans le baile ou autres dépendances de la
maison forte de l'Ile (10).
Certains plis de terrain, à peine sensibles, des prés contigus
au village représentent seuls aujourd'hui l'emplacement de cette
maison forte; mais là il suffit de donner au hasard quelques
coups de pioche pour mettre à nu des fondations en maçonnerie et
faire jaillir du sol des débris d'armures. Nous tenons ce
renseignement de M. le docteur Liétard, médecin-inspecteur des
eaux de Plombières, originaire de Domremy, où son père a exercé
les fonctions de maire pendant vingt-cinq ans. Ce savant
médecin, qui est né et qui a grandi à quelques pas de la
chaumière natale de l'héroïne, nous a fait connaître une autre
particularité non moins curieuse, que l'on nous pardonnera
peut-être de noter en passant, quoiqu'elle s'écarte un peu de
l'objet propre de notre travail. Il s'agit de la persistance
jusqu'à notre époque de ces combats, parfois sanglants, livrés
par les enfants de Domremy à ceux de Maxey, dont il est fait
mention dans une réponse de la Pucelle à ses juges (11). Il y a
moins de quarante ans, les écoliers de ces deux villages se
mesuraient encore les uns contre les autres, et M. Liétard se
rappelle avoir pris une part active à des mêlées de ce genre. On
se provoquait mutuellement en se donnant rendez-vous quelque
temps à l'avance au milieu des prés de la Meuse, à la limite du
territoire des deux paroisses. Au jour dit, on accourait sur le
champ de bataille, les deux bandes s'élançant à la rencontre
l'une de l'autre, les poches pleines de projectiles. Pour se
faire la main et en quelque sorte pour s'entraîner, on
commençait, de très loin heureusement, par se jeter ces
projectiles à la tête; puis on se prenait corps à corps, et l'on
se battait jusqu'à complet épuisement des forces, de part et
d'autre. Au retour, les vainqueurs étaient portés en triomphe
par leurs camarades.
Il serait fort à désirer que des fouilles méthodiquement
conduites, en mettant à nu les substructions du château de
l'Ile, permissent de se rendre un compte exact de l'épaisseur
des murs, de la profondeur des fossés et de l'étendue de
l'enceinte. Un des nombreux travailleurs que M. le prince de
Bauffremont-Courtenay, duc d'Atrisco, emploie depuis de longues
années à des recherches historiques relatives à son illustre
maison, M. J.-Ch. Chapellier, vient de découvrir aux archives
départementales de Meurthe-et-Moselle (12) un document qui
assigne à la maison forte de Domremy une importance de premier
ordre pour l'explication de ce que l'on peut appeler la genèse
de la mission de Jeanne d'Arc. En vertu de ce document, les
seigneurs de Bourlemont, de Domremy et de Greux en partie,
représentés par leur maire Aubrit Jannel, baillent à ferme, et
ici nous reproduisons les expressions mêmes de l'acte, « la
demeurance de la forteresse de Domremy, du meix ou entretenant,
du jardin, de tous les prés dont on leur doit rendre sciés et
fanés, c'est assavoir le pré qu'on dit lez Porchier. Item,
doivent tenir tous les héritages, toutes les crovées (corvées)
appartenantes à la dite maison et forteresse du dit Domremy »,
moyennant un loyer annuel de 14 livres tournois, payables à la
Nativité de Notre-Dame, c'est-à-dire le 8 septembre, et en outre
moyennant 3 imaux de bled (l'imal était une mesure de capacité
usitée surtout en Barrois et en Lorraine), pour chaque journal
de terre, livrables à la Saint-Martin d'hiver, en d'autres
termes le 11 novembre. Il est expressément stipulé que les
locataires doivent maintenir en bon état et à leurs frais, et
ici encore nous citons textuellement, « tous les toits de la
forteresse et toutes autres choses, excepté que de force, en tel
état comme les dits seigneurs leur ont délivrés..., rendre
toutes les crovées et héritages en saison de bon labour et bien
clore le jardin, si comme en tel cas appartient ». Ce bail,
dressé par Richard Oudinot, de Maxey, clerc notaire juré de
l'official de Toul, et daté du 2 avril 1420, est conclu pour
neuf années, ayant commencé à courir à la Saint-Jean-Baptiste ou
le 24 juin 1419, et dont l'expiration doit avoir lieu par
conséquent vers le milieu de 1428.
Ce qu'il y a de plus intéressant dans la pièce dont nous venons
de résumer le contenu, ce sont les noms des locataires qui
prennent ainsi à ferme, pour une période relativement longue et
sous des charges pécuniaires ou autres qui ne laissent pas
d'être onéreuses pour le temps, la forteresse de Domremy. Ces
locataires, au nombre de sept, forment pour ainsi dire deux
catégories. Il y a d'abord deux locataires principaux, «
ambedeux principaux conjointement ensemble », pour nous servir
des expressions de l'acte. Le premier de ces deux locataires
principaux, Jean Biget, de Domremy, était resté jusqu'à ce jour
complètement inconnu. Le second n'est autre que Jacques ou
plutôt, suivant la forme employée dans le bail du 2 avril 1420,
Jacob d'Arc, le propre père de la Pucelle. En tête des
locataires que nous appelons subsidiaires parce qu'ils ne
figurent dans l'acte que pour ajouter leur garantie à celle de
Jean Biget et de Jacques d'Arc, nous trouvons Jacquemin d'Arc,
l'aîné des fils de Jacques et des frères de Jeanne, Mathieu,
fils Poirel, Girardin d'Épinal, celui auquel la Pucelle dit un
jour: « Compère, si vous n'étiez pas Bourguignon, je vous
confierais quelque chose; » Joffroi, fils la Heu, de Frébécourt;
Jean Billequart, tous demeurant à Domremy ou à Greux, au diocèse
de Toul.
En publiant ce curieux bail de la forteresse de Domremy, ainsi
que du domaine et des droits seigneuriaux en dépendant, M.
Chapellier a bien voulu faire remarquer que l'on y trouve la
confirmation des vues émises dans un ouvrage récent (13) au
sujet de la situation de fortune relativement importante du père
de la Pucelle. La location dont il s'agit ayant été mise aux
enchères,
Jacob ou Jacques d'Arc et Jean Biget avaient porté la plus forte
enchère : « laquelle admodiation a été encheute (échue) aux
dessus dits Jacob d'Arc et à Jean Biget, comme aux plus
offrants, tant comme principaux débiteurs ». Du reste, l'aisance
dont jouissaient les deux principaux locataires est attestée par
les gages qu'ils peuvent fournir en garantie de
l'accomplissement des obligations qu'ils ont contractées, car
ils donnent hypothèque, comme diraient les juristes, aux
seigneurs de Domremy sur tout entièrement ce qu'ils peuvent et
doivent avoir ès bans et finage des dites villes de Domremy et
de Greux et autre part, c'est assavoir leurs maisons, maisières,
terres, prés, chènevières, meix et jardin ».
Née en 1412, probablement le 6 janvier, jour de l'Épiphanie, la
petite Jeannette d'Arc était âgée de sept ans et demi lorsque
son père prit ainsi à bail la forteresse et le domaine
seigneurial de Domremy. Les propriétaires de cette forteresse et
de ce domaine ne sont désignés dans l'acte que d'une manière
vague. Ce bail est consenti par leur maire ou régisseur à
Domremy, qui s'appelait Aubrit, dit Jannel, celui dont la femme
Jeanne, l'une des marraines de la Pucelle, prétendait avoir vu
des fées sous le magnifique hêtre du Bois Chesnu (14); on ajoute
seulement que ce maire agit au nom et pour le compte des
seigneurs de Bourlemont, de Domremy et de Greux en partie. Mais
nous apprenons, par des documents conservés au Trésor des
chartes de Lorraine, que ces trois seigneuries appartenaient
alors à une femme, à Jeanne de Joinville. Celle-ci les avait
recueillies dans l'héritage de sa mère, Jeanne de Bourlemont,
laquelle les avait portées dans la famille de Joinville par son
mariage avec André de Joinville, seigneur de Beaupré et de
Pulligny. Peu de temps après la naissance de Jeanne d'Arc et
certainement avant le 24 mars 1415, Jeanne de Joinville avait
porté à son tour ces mêmes seigneuries dans une maison lorraine,
en épousant Henri, seigneur d'Ogéviller. Comme ce chevalier,
l'un des conseillers et l'un des favoris de Charles II, duc de
Lorraine, faisait sa résidence ordinaire soit dans son château
d'Ogéviller, près de Blamont, soit à la cour ducale de Nancy, on
comprend que Jeanne de Joinville et son mari aient voulu tirer
parti, en l'affermant, d'un lieu fort et aussi du domaine y
attenant, qu'ils ne devaient plus sans doute avoir l'occasion
d'habiter.
Il n'en avait pas toujours été ainsi, et cet abandon du château
de l'Ile de Domremy, délaissé par ses seigneurs, était au
contraire de date assez récente. Entre autres preuves qui
l'établissent avec évidence, on nous permettra de rappeler le
testament et le codicille, datés des 3 et 23 octobre 1399, de
Jean de Bourlemont, bisaïeul maternel de Jeanne de Joinville
(15). La présence, parmi les témoins de ces deux actes, du
chapelain de la chapelle de l'Ile, du curé et d'une femme de
Domremy, nous est un sûr indice que Jean de Bourlemont, écuyer,
séjournait dans la forteresse de l'Ile lorsqu'il avait arrêté
ces dispositions testamentaires. Cet état de choses devait
subsister encore pendant les premières années de l'enfance de la
Pucelle: nous en avons la preuve par les dépositions de
plusieurs témoins entendus au procès de réhabilitation. Ces
dépositions nous représentent Béatrix, femme de Pierre de
Bourlemont, Catherine de Bauffremont, veuve de Jean II de
Bourlemont, grand'mère par alliance de Jeanne de Joinville,
enfin la propre mère de la dame d'Ogéviller, Jeanne de
Bourlemont, mariée à André de Joinville, conduisant, à certains
jours de fête et notamment le dimanche des Fontaines, des bandes
de fillettes de Domremy et de Greux sous les épais ombrages du
hêtre dit l'arbre des Fées, ainsi qu'à la fontaine des
Groseilliers. Il en faut conclure, et cette conclusion n'est pas
dépourvue d'intérêt, que les curieux détails de mœurs et de
traditions populaires contenus dans ces dépositions : les
guirlandes suspendues à l'arbre des Dames, les repas champêtres
dont le menu se composait d'œufs, de vin et de petits pains
confectionnés exprès pour la circonstance, l'eau de la source
bénite que l'on buvait pour obtenir la guérison de la fièvre,
les rondes et les chants autour du hêtre légendaire, auquel on
attribuait la vertu de rendre l'usage de leurs membres aux
perclus et aux paralytiques, il en faut conclure, disons-nous,
que ces sortes de pèlerinages à l'arbre des Dames ou à la
fontaine des Groseilliers ne se peuvent rapporter qu'aux
premières années de Jeannette d'Arc et sont antérieurs au bail
du 2 avril 1420.
Jacques ou Jacob d'Arc, père de Jeanne, et Jacquemin, fils de
Jacques, frère aîné de la Pucelle, contractaient ce bail dans
des circonstances exceptionnellement défavorables. Trois mois
auparavant, il est vrai, le 20 mars 1419, Louis, cardinal, duc
de Bar, avait adopté René d'Anjou, deuxième fils de sa nièce
Yolande, reine de Sicile, comme héritier de son duché de Bar, et
l'avait fiancé le même jour à la princesse Isabelle, l'aînée des
filles et l'héritière présomptive de Charles II, duc de
Lorraine. Assurément, le traité de Foug, auquel on devait ces
heureux résultats, n'avait dû nulle part être mieux accueilli
que dans un village
tel que Domremy, dont la dame, Française par son père André de
Joinville, Barrisienne par sa mère Jeanne de Bourlemont, était
mariée depuis plusieurs années déjà à un vassal, à un conseiller
du duc de Lorraine.
Mais, à côté de ce motif d'espérance, que de sujets d'inquiétude
et, sur cet horizon qui s'assombrissait de plus en plus, que de
points noirs ! Dans un ouvrage publié il y a quelques années,
nous avons essayé d'exposer en détail la situation de Domremy et
de la châtellenie de Vaucouleurs pendant la période qui
correspond à l'enfance et à l'adolescence de Jeanne d'Arc.
Depuis la conclusion du traité de Troyes, en 1420, jusqu'au
départ de la Pucelle pour Chinon, en 1429, cette situation fut
épouvantable. Vingt, trente, quarante chefs de bande, plus
avides et plus cruels les uns que les autres, vinrent alors
s'abattre à l'envi sur ce petit coin de terre et ne cessèrent de
le mettre au pillage. C'étaient Antoine de Lorraine, comte de
Vaudemont et seigneur de Joinville, le rival implacable de René
d'Anjou, duc de Bar, héritier présomptif du duché de Lorraine;
Pierre de Luxembourg, comte de Conversano et de Brienne, l'âme
damnée des Anglais et l'un des meneurs du parti anglo-bourguignon
dans la région orientale du royaume; les Vergy et les quatre
frères du Fay, ennemis personnels de Robert de Baudricourt;
Henri d'Orly, dit de Savoie, aventurier à la solde du comte de
Vaudemont; Érard du Châtelet, lieutenant de Pierre de
Luxembourg, déjà possesseur par un mariage de ce château de
Cirey qui resta jusqu'à la Révolution la propriété de ses
descendants et où l'amant ulcéré de Gabrielle-Émilie le
Tonnelier de Breteuil, marquise du Châtelet, devait composer,
trois siècles plus tard, peut-être sous l'influence d'une
tradition de famille anglo-bourguignonne, les huit premiers
chants de La Pucelle. C'étaient enfin les capitaines des
garnisons anglaises, qui occupaient avec un effectif
relativement considérable les lieux forts du Bassigny, et
notamment les deux châteaux si importants de Nogent-le-Roi et de
Montigny-le-Roi. Telle était la terreur inspirée par ces
garnisons, que les laboureurs étaient réduits à cacher leurs
chevaux pendant le jour et à se relever la nuit pour les faire
paître, les atteler et les employer aux travaux des champs.
Ailleurs, ces mêmes laboureurs avaient dû chercher un refuge
derrière les remparts des forteresses françaises, d'où il leur
était défendu de sortir, sous peine d'amende; et l'un de ces
malheureux paysans dut payer une assez forte somme parce qu'il
n'avait pu résister au désir d'aller voir sa charrue, restée
dans les champs.
Le parti français dans la vallée de la Meuse était loin d'avoir
àson service des auxiliaires aussi nombreux et aussi
redoutables. Le chef de ce parti, le jeune René d'Anjou, duc de
Bar, sincèrement dévoué au roi de France, son beau-frère,
n'osait manifester ouvertement ses sympathies, par crainte des
Anglais, déjà maîtres de la Champagne, qui le pressaient de leur
faire hommage de son duché, par crainte aussi de son beau-père,
le duc de Lorraine Charles II, tout dévoué au duc de Bourgogne.
De tous les partisans de Charles VII dans cette région, le plus
actif était certainement Robert de Baudricourt, capitaine de
Vaucouleurs. Il avait voué une haine mortelle et faisait une
guerre acharnée aux principaux représentants de la puissante
famille des Vergy, à Antoine, châtelain d'Andelot et maréchal de
France pour Henri VI, à Jean, dit le bâtard de Vergy, seigneur
de Richecourt et de Sailly, enfin à Jean IV, neveu des deux
précédents, seigneur de Vergy et sénéchal de Bourgogne. Il ne
laissait pas échapper une occasion de ravager les terres de
Saint-Dizier, de Vignory et de la Fauche, qui appartenaient à ce
dernier ; mais ces chevauchées, aussi brusques que rapides, ces
incursions incessantes où l'on avait l'habitude de brûler ce que
l'on ne pouvait emporter, provoquaient des représailles qui
retombaient du poids le plus lourd sur les vilains de la
châtellenie de Vaucouleurs, et surtout de Domremy, le village le
plus rapproché des possessions des Vergy. Les autres partisans
du roi de France, Eustache de Warnécourt, capitaine de
Passavant, le Breton Jean Raoulet, le Gascon Étienne de
Vignolles, déjà célèbre sous le sobriquet de La Hire, Robert de
Saarbruck, damoiseau de Commercy, n'étaient, en réalité, que des
condottieri, presque aussi onéreux aux populations qu'ils
étaient censés protéger que les ennemis eux-mêmes.
On chercherait vainement dans les plus sombres légendes des
bords du Rhin une figure de « comte sauvage › plus féroce et
plus déloyale que celle de Robert de Saarbruck. Lorsque ce
terrible damoiseau chevauchait pendant la nuit, il se faisait un
jeu de mettre le feu aux moissons pour éclairer sa marche; et,
le 7 octobre 1423, ainsi qu'il résulte d'un acte dont nous avons
publié le texte, il imposa une redevance de 2 gros par feu
entier et de 1 gros par feu de veuve aux manants de Greux et de
Domremy, sous le prétexte d'un prétendu droit de protection et
de sauvegarde. Dans cet acte de 1423, c'est un nommé Dommoget
Truillart qui est qualifié maire de Domremy. Aubrit, dit Jannel
ou Jannet, désigné comme maire dans le bail de 1420, figure ici
comme échevin, et Jacques d'Arc, père de la Pucelle, comme doyen
de la communauté de ce village.
L'impression générale qui se dégage des pages où nous nous
sommes efforcé de retracer la situation des villages français de
la rive gauche de la Meuse de 1420 à 1429, c'est que pendant ces
neuf années il n'a pas dû se passer, nous ne disons pas un mois,
mais une semaine pendant laquelle la communauté de Domremy ait
pu jouir d'une sécurité complète. Mais si toutes les familles
composant cette communauté vécurent ainsi sur le qui-vive et
dans des transes sans cesse renaissantes durant cette longue
période, que penser de celle dont le chef avait eu le malheur de
prendre à bail la forteresse ainsi que la seigneurie et s'était
engagé par suite à répondre dans une certaine mesure pour les
autres. Il ne fut point porté par les bandes qui couraient la
campagne un dommage quelconque à un habitant de Domremy, il ne
fut point volé un imal ou une mesure de blé, il ne fut point
enlevé une tête de bétail, sans que Jacques d'Arc, fermier de la
seigneurie, se sentit atteint, au moins indirectement, puisqu'il
s'était chargé de percevoir les redevances. Aussitôt que l'on
avait reçu la nouvelle de l'entrée en campagne de l'une de ces
bandes, on rassemblait en toute hâte le troupeau communal, comme
Jeanne nous l'apprend dans une des réponses qu'elle fit à ses
juges de Rouen, et on le chassait devant soi dans la cour
fortifiée ou le « baile » de la forteresse (16). A l'occasion,
on put prendre le parti d'y soutenir et l'on réussit peut-être à
y repousser victorieusement des assauts de l'ennemi, car dans
les inventaires du mobilier des paysans aisés de cette région il
est toujours fait mention d'armes offensives et défensives,
notamment de piques de fer, de « baselaires » et de coffres
pleins de viretons ou flèches (17). Aussi, que de jours et
surtout que de nuits la petite Jeannette d'Arc dut passer, comme
on dit, à la belle étoile, l'oreille tendue au moindre bruit,
attentive à guetter l'approche des Anglais de Montigny et de
Nogent ou des Bourguignons d'Andelot, de Fouvent, de Vignory et
de Saint-Dizier, amis et alliés des envahisseurs ! Les coureurs
suivaient-ils l'antique voie romaine de Langres à Verdun qui
passait par Domremy, il était alors relativement facile de se
garder, soit que les pillards arrivassent par le nord dans la
direction de Vaucouleurs, soit, ce qui devait être le cas le
plus ordinaire, qu'ils débouchassent par le sud du côté de
Neufchâteau. Les villages, échelonnés sur cette voie, étaient
alors et sont encore aujourd'hui si rapprochés, qu'ils pouvaient
aisément, au moyen d'un service de coureurs, se relayant de
hameau en hameau, transmettre très promptement une nouvelle
d'une extrémité de cette ligne à l'autre. Il n'en était pas de
même lorsque les bandes dévastatrices se frayaient un passage à
travers les hauteurs forestières auxquelles est adossé, vers le
couchant, le village de Domremy et pénétraient par les sentiers
ou les clairières du bois Chesnu, par exemple. Dans ce cas il
devenait difficile, même en prenant toutes les précautions que
peut dicter une prévoyance consommée, d'éviter une surprise. Ce
fut précisément ce qui arriva vers le milieu de 1425, ainsi que
nous l'apprenons par une lettre de rémission, conservée au
Trésor des Chartes, dont la découverte déjà ancienne a été le
point de départ de toutes nos recherches relatives aux premières
années de la Pucelle (18). Un chef de bande, nommé Henri d'Orly,
dit de Savoie, capitaine de Doulevant pour le compte d'Antoine
de Lorraine, comte de Vaudemont et seigneur de Joinville, ayant
réussi à enlever tout le bétail de Greux et de Domremy, emmena
ce précieux butin à quinze ou vingt lieues de là, jusqu'à
Dommartin-le-Franc. Pour les habitants de ces deux villages,
dont toute la richesse consistait dans la possession et
l'exploitation du dit bétail, c'était la ruine complète ou
plutôt c'était à bref délai la famine. Heureusement pour ces
malheureux, il se trouva que la dame de Greux et de Domremy,
Jeanne de Joinville, mariée à Henri d'Ogéviller, tenait par des
liens de parenté assez rapprochés au comte de Vaudemont. Elle
intervint auprès de son cousin en faveur des victimes de ce coup
de main audacieux et réussit à leur faire rendre, après
plusieurs semaines d'attente qui semblèrent à ces paysans aussi
longues que des années, la plus grande partie du bétail enlevé.
Quelles ne durent pas être, en une telle occurrence, les
perplexités, les angoisses de Jacques d'Arc, qui restait sans
doute toujours chargé de la ferme, non seulement de la
forteresse, mais encore du domaine seigneurial, et dont le bail
n'expirait qu'à la Saint-Jean ou le 24 juin 1428 ! A
l'expiration de ce bail, la maison forte de Domremy avait perdu,
sans nul doute, tous ses ouvrages de défense, puisque, devant
une incursion des bandes anglo-bourguignonnes qui ravagèrent
alors la vallée de la Meuse et incendièrent l'église paroissiale
où Jeanne avait reçu le baptême, les habitants, Jacques d'Arc et
tous les siens en particulier, vidant en masse leur village et
poussant devant eux leurs troupeaux, furent réduits à chercher
un refuge dans la ville voisine de Neufchâteau.
Le document découvert par M. Chapellier offre donc, et ce sera
notre conclusion, malgré son caractère étroitement local, un
intérêt de premier ordre. On y voit mieux peut-être que partout
ailleurs comment la petite Jeannette d'Arc fut amenée, par la
situation de sa famille et en raison des engagements contractés
par son père, à prendre la part la plus vive aux souffrances,
aux angoisses des Français des bords de la Meuse et même à
faire, jusqu'à un certain point, l'apprentissage de la vie
militaire. Ce document nouveau vient s'ajouter ainsi fort
utilement à ceux que nous possédions déjà pour nous aider à
déterminer, dans la mission de la Pucelle, ce que nous
appellerions volontiers la part de la nature et de la volonté
humaines. D'ailleurs, il ne nous en coûte nullement de le
reconnaître, cette part explique et prépare, loin de les exclure
nécessairement, des influences plus hautes, qui furent, à le
bien prendre, la part de Dieu.
(1). J. Ch. Chapellier, Étude sur la véritable nationalité de
Jeanne d'Arc. Nancy, 1886, p. 8 à 11.
(2). Procès de Jeanne d'Arc, édit. J. Quicherat, V, 115.
(3). Ibid., 150.
(4). Ibid., 138.
(5). Jeanne d'Arc, I, 209
(6). Ibid., I, 363.
(7). Ibid., I, 363.
(8). Jeanne d'Arc à Domremy. Paris, Champion, 1886; preuves, p.
7 à 9.
(9). Jeanne d'Arc à Domremy, p. 25.
(10). Procès, I, 66.
(11). « Sed bene vidit quod quidam illorum de villa de Dompremi,
qui pugnaverant contra illos de Marcey, inde aliquando veniebant
bene læsi et cruentati. » (Ibid.)
(12). Layette-Ruppes, II, n° 28. - Le bail à ferme du 2 avril
1420 a été publié pour la première fois par M. J.-Ch. Chapellier
dans le Journal de la Société d'archéologie lorraine, livraison
de janvier-février 1889.
(13). Jeanne d Arc à Domremy, p. 48 à 55.
(14). Procès, I, 67, 212.
(15). Jeanne d'Arc à Domremy; preuves, n° XIII, p. 20 et 21.
(16). « Sed bene juvabat in conducendo ea (animalia) ad prata et
ad unum castrum quod nominatur de Insula, pro timore hominum
armatorum. » (Procès, I, 66.)
(17). Jeanne d'Arc à Domremy; preuves, p. 267 et 268.
(18). Jeanne d'Arc à Domrémy; preuves, p. 275 à 279.
|