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Gazette des Tribunaux
18 juillet 1842 COUR ROYALE DE
PARIS (1re et 2e chambres)
(Présidence de M. de Montmerqué)
Audience solennelle du 18 juillet
QUESTION D’INTERDICTION La Gazette des Tribunaux
a fait connaître dans son numéro du 50 avril les étranges vicissitudes de
fortune qui de simple servante ont rendu Mlle Descharmes légataire de 30 à
40,000 francs de rentes, et qui la placent aujourd'hui dans la nécessité de
résister à une demande en interdiction provoquée par ses héritiers
présomptifs collatéraux.
Arrivée du village de Blamont, département de la Meurthe, à Paris, avec des
recommandations pour entrer au service d'une famille qui demeurait rue
Vieille-du-Temple, Mlle Descharmes se trompa de porte : elle entra dans
l'appartement en face, habité par M. Forestier, qui a laissé un nom
recommandable dans les arts. M. Forestier cherchait lui-même une domestique
pour une parente sexagénaire qui demeurait avec lui ; il remercia l'heureux
hasard qui lui avait envoyé Mlle Descharmes, et après informations prises,
il la chargea de tenir sa maison. Plusieurs années se passèrent ainsi. M.
Forestier, qui n'avait point d'héritiers directs, décéda en 1838. Il laissa,
par son testament, Mlle Descharmes, légataire universelle d'une succession
évaluée à 7 ou 800,000 fr., en y comprenant une maison à Paris, rue de
Richelieu, une belle galerie de tableaux, une précieuse collection de
bronzes, et un mobilier magnifique.
S'il faut en croire les demandeurs, une opulence aussi subite aurait peu
profité à Mlle Descharmes, âgée, aujourd'hui, de cinquante-cinq ans. Elle
est tombée dans une démence complète, elle ne veut jamais sortir de son
domicile ni recevoir personne; elle vit sans domestiques, une femme reçoit
vingt francs par mois pour faire son ménage; ses dépenses totales s'élèvent
à 5,000 fr. par année.
La demande d'interdiction a été rejetée par le Tribunal de première
instance, et c'est de l'appel de son jugement, qu'il s'agit devant la cour.
Me Arago, avocat de M. et Mme Daigremont, neveu et nièce, appelans, rappelle
en peu de mots les faits qui ont mis Mlle Descharmes à la tète d'une grande
fortune, et soutient que sa démence est complète. Lorsque M. et Mme
Daigremont sont venus la voir, elle les repoussa et leur dit : «Je ne veux
pas vous voir; c'est vous qui me rendez malade, on me défend de vous
recevoir.»
» La famille, alarmée de quelques dispositions de Mlle Descharmes qui
paraissait vouloir faire vendre ses magnifiques tableaux par un
commissaire-priseur, la déterminèrent à provoquer son interdiction.»
» Le nombre des parens n'étant pas suffisant, a été complété par des amis.
Me Arago repousse d'avance, comme une calomnie, le reproche fait à l'un des
amis, locataire de la maison rue Richelieu, qui n'aurait, dit-on, voté pour
l'interdiction que parce qu'il est peu exact à payer ses termes.
»L'avis de M. le juge de paix du 7e arrondissement est fort important. Ce
magistrat a déclaré au procès-verbal qu'il connaît depuis quatre ans Mlle
Descharmes; que lors de l'apposition des scellés chez M. Forestier, il l'a
trouvée fort raisonnable. Mais depuis il s'est assuré qu'elle est dans un
état de monomanie qui pourrait plus tard dégénérer en démence, si on ne lui
donnait pas un administrateur de sa personne et de ses biens, dans les
formes prévues par la loi du 21 juin 1858. « J'ai voulu savoir, ajoute M. le
juge de paix, pour quels motifs elle n'est pas sortie de son appartement
depuis quatre années. « C'est, a-t-elle répondu, que j'ai des ennemis qui me
persécutent. » Je lui offris ma protection si elle voulait sortir avec moi;
elle me répondit que ma protection serait fort inutile, parce que ses
ennemis étaient des êtres surnaturels. »
Le Tribunal de première instance chargea l'un de ses membres, M. Duret d'Archiac,
de se transporter chez Mlle Descharmes pour l'interroger.
Mlle Descharmes a fait des réponses nettes et précises, il faut en convenir,
sur plusieurs questions.
« M. Duret d'Archias lui demande : « Qui vous a amenée à Paris ? » Mlle
Descharmes répond : « J'y suis arrivée seule. J'ai d'abord servi chez un
avocat qui demeurait place Dauphine, ensuite j'ai cherché une autre maison.
C'est le hasard qui m'a conduite chez M. Forestier. On m'avait donné une
adresse pour aller à l'appartement en face de celui de M. Forestier. Mais
lorsque j'ai frappé par erreur à son appartement, un jeune homme m'a ouvert
et m'a demandé ce que je voulais. Le maître de la maison ayant entendu ma
voix, est venu sur le palier et m'a demandé ce que je voulais. J'étais
interdite, et j'ai répondu avec beaucoup de timidité : « C'est une place que
je venais demander, je vois que je me trompe d'adresse. » Ce Monsieur, qui
était M. Forestier, m'a dit : « C'est égal, j'ai besoin de quelqu'un :
autant vous qu'une autre. » Et après les renseignemens pris, Monsieur m'a
prise chez lui pour seconder une parente âgée de plus de soixante ans qui
tenait sa maison. On voulait prendre une cuisinière, j'ai répondu : « C'est
inutile, je ferai bien l'ouvrage toute seule. »
» La vieille parente de M. Forestier m'aimait beaucoup ; elle ne voulait
jamais se coucher sans m'avoir embrassée. Elle est morte quelques années
après. » Lorsque je suis entrée chez M. Forestier, il n'était pas riche, il
était très économe ; je l'étais encore plus que lui, et il m'est arrivé plus
d'une fois de n'avoir pas encore déjeuné à deux heures de l'après-midi.
Aussi M. Forestier m'a-t-il dit plus tard qu'il penserait à moi, qu'il me
ferait du bien, parce mes économies avaient beaucoup contribué à conserver
et augmenter ce qu'il a gagné par ses heureux travaux.
» D. En quoi consiste la fortune de M. Forestier ?
» R. Il m'a laissé une maison rue Richelieu qui rapporte 15,000 fr. de
rente.
» D. Etes-vous propriétaire de la maison que vous habitez ?
» R. Non, elle appartient à M. Rey, je ne suis que locataire.
» D. Comment employez-vous habituellement vos soirées?
» R. Je travaille et je lis. J'aime la lecture des lettres de piété. J'ai lu
Marmontel, Télémaque. Je n'aime pas trop Voltaire, il est révolutionnaire ;
quant à Rousseau, je le trouve trop faible envers les femmes, quoique son
style me plaise assez.
» D. Ainsi vous n'aimez pas la Nouvelle Héloïse ?
» R. Non, Monsieur (avec un geste d'indignation), j'aime qu'une femme se
fasse respecter.
» D. A quoi employez-vous vos journées ?
» R. Je frotte mes appartemens et je mets mon vin en bouteilles.
D. Est-ce que vous n'auriez pas quelque crainte qui vous empêche de sortir?
N'y aurait-il pas dans l'air quelque chose dont vous redouteriez
l'influence?
» D. Non, certes, Monsieur ; nous ne sommes plus au temps des revenans ni à
l'époque de Roland-le-Furieux ni de don Quichotte que l'on tourne en
ridicule.
» D. Ainsi, vous n'avez pas dit que vous ne vouliez pas sortir parce que
vous aviez des ennemis surnaturels ?
» R. Jamais.... Je n'ai fait de mal à personne; je ne crois pas avoir des
ennemis; et si j'en avais ce ne seraient pas des êtres surnaturels ; ils ne
seraient pas dans l'air; ils seraient sur la terre et marcheraient comme
vous et moi.
» D. On prétend que vous avez refusé de sortir parce qu'il y avait dans
l'air des génies qui voulaient exercer leur pouvoir sur vous; des dragons
ailés acharnés à votre perte, ou parce que vous vouliez fuir l'amour qui
vous poursuivait de ses traits ?
» Comment peut-on croire de pareilles absurdités! Comment peut-on dire,
comme vous le faites, que l'amour me poursuit de ses traits ? à mon âge
!.... On dit qu'on fait des folies à tout âge, mais certes je n'ai pas envie
d'en faire, Dieu le sait ! »
» Pourquoi n'avez-vous pas voulu recevoir votre cousin et votre cousine ? »
Mlle Descharmes répond en montrant un tableau de M. Duval Lecamus, qui
représente Une fête de village : « Ma cousine, la voici, c'est cette petite
paysanne; voilà auprès d'elle mon cousin. Leurs portraits sont fort
ressemblans. »
« Nous devons regretter, dit Me Arago, que l'interrogatoire se soit ici
terminé trop brusquement. Le juge était précisément arrivé aux questions sur
lesquelles Mlle Descharmes ne peut s'expliquer sans laisser voir clairement
son égarement d'esprit. Quelques mots de plus, et l'aberration de Mlle
Descharmes se serait manifestée de la manière la moins équivoque.
» M. d'Aigremont n'avait pas voulu poursuivre l'interdiction sans consulter
M. Mithivié, médecin en chef de la Salpêtrière, et M. le docteur Trélat,
spécialement chargé de la surveillance des femmes aliénées.
» M. Mithivié a interrogé Mlle Descharmes. Elle a répondu que les hommes
l'ont toujours tourmentée ; que des êtres surnaturels l'obsèdent sans cesse,
mais qu'elle espère en être débarrassée au mois d'avril, lorsque sera
terminée la publication de la Galerie de Versailles, à laquelle elle est
abonnée.
» Suivant le rapport du docteur, Mlle Descharmes vit de peu, se promène
toute la nuit, et dit qu'elle y est contrainte par ses ennemis; qu'elle
aimerait beaucoup mieux n'avoir pas de fortune, et ne pas être ainsi
tourmentée. Ces circonstances, et beaucoup d'autres, ont convaincu la
docteur Mithivié que la demoiselle Descharmes se trouvait dans une étreinte
maladive constituant, sinon la folie, au moins un état d'aliénation mentale
partielle.
M. le docteur Trélat a fait, sur la demande de la famille, un travail
détaillé sur l'état mental de la demoiselle Descharmes. Voici son rapport :
« On m'avait prévenu que Mlle Descharmes n'était pas sortie depuis sept ans,
et que toute visite la contrariait. A notre arrivée, nous avons pourtant été
reçus par elle avec beaucoup de politesse. Son parent l'a embrassée, et sur
la demande qu'il lui adressa de nous permettre de voiries tableaux que
renferme son appartement, elle s'empressa de nous introduire elle-même dans
ses salons, et de désigner à notre attention les toiles, gravures, bronzes
et autres objets d'art qui s'y font remarquer. » Cette visite, la
conversation constante qui en résultait m'ont fourni un sujet facile
d'examen, et m'ont permis de le prolonger à loisir pendant plus de deux
heures. J'ai donc pu parler tour à tour à Mlle Descharmes, et sans
l'inquiéter un seul instant, de son appartement, etc.
» Mlle Descharmes a d'abord répondu avec beaucoup de netteté et d'aisance,
et je n'ai pu, pendant toute la première heure de ma visite rencontrer en
elle d'autre idée déraisonnable que celle-ci : il ne dépend pas de moi de
sortir, puisque les hommes ne le veulent pas; les hommes ont été méchans
pour moi; je sortirai quand cela sera fini. »
» D. Quand cela finira-t-il ? -- R. Ni moi non plus.
» D. Qu'entendez-vous par ces paroles: « Ni moi non plus? » Qu'est- ce qui
doit finir? - R. Ah ! ni moi non plus !
» A toutes les questions faites sur ce sujet, et reproduites sous
différentes formes, elle se borna invariablement à répondre : « Ni moi non
plus ! » et s'exprima sur tout autre objet avec une exactitude et une
précision sans reproche.
» Vous avez, lui dis je, Mademoiselle, de fort belles statuettes de Voltaire
et de Rousseau; avez vous aussi leurs oeuvres dans votre bibliothèque, et
les lisez-vous ? - R. Je n'aime pas Voltaire.
» D. Pourquoi ?
» R. Je le trouve trop sec et trop moqueur.
» D. Et Rousseau ?
» Je le trouve trop faible. Il est toujours dans les jupons des femmes, et
se laisse tromper par elles.
» J'ai fait à Mlle Descharmes des observations sur sa santé ; elle me dit :
Vous êtes donc médecin pour me parler ainsi ?
» - Oui, Mademoiselle, et c'est pour cela que je vous engage à sortir. Vous
n'avez pas visité depuis longtemps nos jardins public» ; si vous alliez au
Jardin-des Plantes, vous verriez des animaux nouveaux, la belle collection
des singes qu'on y a réunis, et qui s'y exercent, au grand plaisir de leurs
visiteurs, dans une immense cage exposée au soleil et à tous les regards.»
» Je venais par hasard de faire vibrer une cords sensible, et de pénétrer
tout à coup jusqu'au fond de l'âme et de la maladie de Mlle Descharmes.
» R. Ah ! bien oui ! s'écria-t-elle tout à coup... les singes! Voilà un beau
spectacle que les singes! Ils m'ont causé assez de mal pour que je ne
cherche pas à les voir, quand ils venaient me faire continuellement des
grimaces et des insultes, quand ils m'allongeaient les jambes, quand ils
m'écartaient les os du crane, quand ils m'écrasaient la tête et
m'adressaient mille injures.
» D. Comment des singes pouvaient-ils vous faire subir ces traitemens et
vous dire des injures? Il n'y a jamais eu de singes chez vous, et les singes
ne parlent pas.
» R. Puisque je les voyais comme je vous vois.
» D. C'étaient sans doute des rêves; c'étaient des objets que vous voyiez
dans votre sommeil ?
» R. Ah !, bien oui ! dormir, il en était bien question.
» D. Quelles injures vous disaient-ils donc ?
» Ils me disaient et prétendaient exiger de moi les choses les plus
horribles, et sur mon refus me jetaient à bas de mon lit, me réduisant en
eau de boudin, me plaçaient dans un corbillard, puis me conduisaient au
cimetière, où ils me faisaient manger des morts.
» D. N'avez-vous eu à vous plaindre que des singes?
» R. Des singes et des hommes, qui ne valent pas mieux qu'eux et qui
m'accablent de sottises et d'injures.
» D. Quelles sont donc ces injures ?
» R. Puisqu'ils m'appellent ma petite mère.
» D. Est-ce que c'est là une bien grosse injure ?
» R. Comment? est-ce que je suis leur petite mère, moi ? est-ce qu'on doit
se permettre avec moi des familiarités pareilles ?
D. Pourquoi ne voyez-vous pas vos parens? - R. Il se moqueraient de moi.
D. Cependant vous leur avez fait du bien ? - R. J'ai donné à plusieurs d'entr'eux
200,300, 600 et jusqu'à 12,000 fr. à la fois
D. C'est que vous êtes bonne et bienfaisante?
R. Oui j'ai donné à M... (le docteur dit entre parenthèses qu'il a oublié le
nom) une bonne somme pour qu'il en fasse un bon usage.
D. Vous prétendez que vous êtes retenue ici par des êtres malfaisans. Quand
donc vous sera t-il permis de sortir? -- Seulement après l'achève ment de
nos souscriptions aux livraisons du musée de Versailles. »
» En parlant ainsi, ajoute M. Trélat, Mlle Descharmes m'a montré les
livraisons qu'elle reçoit réellement, et qu'elle conserve dans la cheminée
d'un de ses salons. Ils forment, selon elle, un volume et un poids qui ne
pourraient être soulevés que par six hommes. J'ai vu cette collection grand
in folio, qui compose, en effet, une masse assez considérable, mais de six
fois au moins au-dessous de l'évaluation qu'en fait Mlle Descharmes.
» L'interrogatoire d'un aliéné exige souvent qu'on aborde un grand nombre de
sujets et qu'on entre dans beaucoup de détails, car il est rare que certains
monomaniaques, par exemple, abordent d'eux-mêmes l'idée qui les tourmente.
Ii faut la leur offrir pour qu'ils l'acceptent; de là, l'apparence de
bavardage et même de divagation nécessaire que peut revêtir un pareil
interrogatoire.
» De tous ces faits je conclus que Mlle Descharmes est aliénée; elle est
atteinte de mélancolie ou monomanie caractérisée par la retraite
déraisonnable à laquelle elle se soumet depuis sept ans. Comme tous les
monomaniaques, elle mêle à son délire principal des idées déraisonnables
relatives au Musée de Versailles, aux singes. Elle a des hallucinations de
la vue et de l'ouïe et des illusions.
» Les aliénés, dit notre maître Esquirol, ont presque tous des
hallucinations, car lorsqu'on n'en trouve pas chez eux, c'est qu'ils les
dissimulent et qu'on n'est pas parvenu encore à les reconnaître. Sur cent
aliénés, quatre-vingts au moins ont des hallucinations.
» Il est évident que la raison de Mlle Descharmes, depuis longtemps
atteinte, n'a pu résister à l'épreuve si difficile, en effet, d'une subite
prospérité. Ce qui confirmerait encore, s'il en était besoin, cette pensée
si vraie qu'il est quelque chose de plus difficile à supporter que la
mauvaise fortune, c'est la bonne...
» Fait à l'hospice de la Salpêtrière.
» TRÉLAT. »
» En première instance mon adversaire s'est égayé quelques instans sur le
travail des médecins : il a dit qu'habitués à traiter des folles ils ne
voyaient que des femmes insensées et monomanes. »
» Mais, en vérité, autant vaudrait dire qu'un avocat est toujours disposé à
conseiller de soutenir les procès sur lesquels on le consulte. Non sans
doute, MM. Mithivié et Trélat ont parlé en hommis consciencieux. »
» On a fait une distinction entre la folie habituelle et la folie partielle;
sans doute la loi exige pour l'interdiction qu'il y ait habitude démence et
d'imbécillité, mais l'imbécillité partielle peut être permanente, et elle
l'est dans l'espèce.
M. le président : Avant de vous livrer à la discussion, veuillez faire
connaître à la Cour le jugement de première instance.
Me Arago .-J'allais préalablement donner cette lecture, elle ne sera pas
longue. Le jugement est fort laconique, il se borne à ces motifs :
» Attendu que la demoiselle Descharmes n'est pas dans un état continuel de
démence ni d'imbécilité, et que, malgré ses bizarreries de caractère, ses
facultés intellectuelles paraissent avoir conservé leur état normal, le
Tribunal dit qu'il n'y a pas lieu à interdiction. »
» Ce jugement ne doit pas être l'objet d'une longue discussion. Il est
prouvé par le rapport des médecins, par les interrogatoires même, que Mlle
Descharmes est dans un état sinon complet, au moins partiel et permanent
d'aliénation mentale.
» Vous dites qu'elle est saine d'esprit; eh bien, demandez que Mlle
Descharmes soit appelée dans la chambre du conseil, et interrogée devant les
magistrats, comme le sont toutes les personnes dont l'interdiction est
provoquée, et que leur état de maladie n'empêche pas de se présenter. Mais
non, vous ne demanderez pas sa comparution en personne; je ne la demanderai
pas non plus; nous savons que cette femme, qui n'est pas sortie de chez elle
depuis plusieurs années, ne pourrait supporter une telle violence; sa
situation serait aggravée, et sa vie peut être mise en péril.
» Mais la Cour peut ordonner que la demoiselle Descharmes sera visitée par
des gens de l'art, inopinément et à plusieurs reprises; un des membres de la
Cour pourra l'accompagner, et s'assurer de sa véritable situation d'esprit;
» Je le demandais eu première instance, et ma voix n'était pas seule; M.
Ternaux, avocat du Roi, se joignait à moi pour requérir un examen; le
Tribunal a refusé, la Cour, j'en ai la conviction, prononcera cette mesure.
» Je termine par un dernier mot. Je communiquerai à mon adversaire, et je
ferai passer sous les yeux de la Cour des documens relatifs à
l’administrateur qui avait été nommé provisoirement à Mlle Descharmes. La
Cour, à la vue de ces documens, n'aura pas le moindre doute sur la nécessité
de lui nommer un autre administrateur. »
La cause est continuée à huitaine pour la plaidoirie de Me Dupin, avocat de
Mlle Descharmes, et les conclusions de M. Boucly, avocat-général.
Annales médico psychologiques
Juillet 1864
Médecine légale.
QUESTION D'INTERDICTION
RAPPORT
DE M. PARCHAPPE.
En vertu d'un jugement du tribunal civil de première instance du département
de la Seine, en date du 30 juin 1858, qui ordonne :
« Que par le docteur Parchappe, que le tribunal commet à cet effet et qui
prêtera serment entre les mains du président du tribunal, Scholastique
Descharmes sera vue et visitée à plusieurs reprises, à l'effet de rechercher
et constater par tous les moyens qui seront jugés utiles par ledit docteur
Parchappe, quel est actuellement l'état mental de ladite fille Descharmes et
particulièrement si elle se trouve dans un état d'imbécillité, de démence ou
de fureur qui la rende incapable de gouverner sa personne et d'administrer
ses biens; »
Je soussigné Jean-Baptiste-Maximien Parchappe, docteur en médecine,
inspecteur général de première classe des établissements d'aliénés, officier
de l'ordre impérial de la Légion d'honneur, demeurant à Paris, après avoir
prêté serment entre les mains de M. le président du tribunal civil, après
avoir visité mademoiselle Descharmes, les 23 juillet et 12 novembre 1858, et
avoir pris connaissance de divers documents. authentiques ci-dessous
énumérés, ai rédigé, ainsi qu'il suit, mon rapport en réponse aux questions
posées par le tribunal.
Documents.
1° Jugement du tribunal civil du 9 octobre 1841;
2° Interrogatoire de mademoiselle Scholastique Descharmes des 22 et 25
janvier 1842;
3° Certificat de M. le docteur Mitivié du 9 mars 1842;
4° Rapport de M. le docteur Trélat du 4 avril 1842;
5° Rapport de MM. les docteurs Andral, Bleynie et Ferrus du 13 avril 1843;
6° Rapport de M. le docteur Leuret du 17 juillet 1846;
7° Procès-verbal d'enquête du commissaire du 16 juillet 1846;
8° Délibération du conseil de famille du 11 janvier 1848;
9° Interrogatoire de mademoiselle Descharmes du 15 février 1848.
Faits.
Le 9 octobre 1841, sur les conclusions de M. et Mme d'Aigremont, demandant
l'interdiction de mademoiselle Scholastique Descharmes, leur parente, à
raison de l'existence d'un état d'aliénation mentale durant depuis sept ans,
et rendant cette demoiselle incapable d'administrer ses biens et de
gouverner sa personne, le tribunal civil de première instance de la Seine
ordonna que le conseil de famille de mademoiselle Descharmes serait convoqué
et assemblé pour donner son avis sur la situation mentale de cette
demoiselle et qu'elle serait ensuite interrogée en la chambre du conseil.
Dans la délibération du conseil de famille, à la date du 14 décembre 1841, à
la majorité de quatre voix contre trois, il a été conclu à la convenance de
l'interdiction.
De l'interrogatoire subi par mademoiselle Descharmes, le 22 janvier 1842,
devant M. Duret d'Archiac, il résulte que toutes les réponses de cette
demoiselle ont été raisonnables et pertinentes, et qu'elle a expressément
repoussé et nié, comme absurdes et inventés par des fous, les motifs donnés
à sa réclusion volontaire dans sa maison, notamment la crainte de quelque
chose dans l'air qui pourrait lui nuire, d'ennemis surnaturels, tels que
génies, dragons ailés, amour armé de
traits.
La seule réponse qui ait paru s'écarter de la raison, est celle relative à
des membres de sa famille... En rendant compte des relations qu'elle a eues
avec une nièce, qu'elle avait désiré élever chez elle, elle a dit :
« La petite que je désirais avoir est la fille de la paysanne représentée
dans le tableau que je vous désigne, revêtue d'un costume rouge; l'homme à
côté d'elle est Paul Tardif, mon cousin. »
Dans un second interrogatoire, le 25 janvier 1842, elle s'est exprimée à ce
sujet ainsi qu'il suit :
« Je ne puis pas affirmer que le personnage, que je crois représenter ma
nièce dans ce tableau, soit réellement ma nièce... Tous les jours on croit
voir, dans un tableau, qu'on croit ressembler à quelques-uns de nos parents.
C'est pourquoi je n'ose pas affirmer que ce soit réellement le portrait de
ma nièce ; mais je me rappelle parfaitement, que lorsque M. Forestier a
acheté ce tableau, trois mois avant sa mort, il me fit appeler pour me le
montrer, comme il le faisait habituellement. Je m'écriai: Il ressemble
beaucoup à un de mes parents nommé Tardif, et à ma nièce Descharmes. »
Sur la demande de M. et Mme d'Aigremont, MM. les docteurs Mitivié et Trélat,
médecins des aliénées de la Salpêtrière, ont visité mademoiselle Descharmes
en mars et avril 1842.
Dans un certificat du 9 mars 1842, M. le docteur Mitivié, après avoir
constaté que mademoiselle Descharmes lui a dit :
« Qu'elle avait été toute sa vie fort tourmentée par les hommes ; qu'ils lui
avaient, dans toutes les situations, suscité toute sorte de tracas de
maladie; qu'ils lui avaient ravi la liberté ; que depuis quatre ans ils la
tiennent à la chaîne, l'accablent d'un lourd fardeau ; que, par des moyens
secrets, ils lui font éprouver une multitude de sensations, de malaises; ils
influencent tout ce qui l'entoure ; ils maîtrisent toutes ses volontés,
l'obligent à rester isolée, à ne recevoir personne ; l'empêchent de
s'occuper de ses affaires; qu'ils exercent sur elle une machination
diabolique dont elle voudrait bien être débarrassée. On lui fait espérer que
cela finira au mois d'avril, lorsque sera terminée la collection de gravures
des galeries de Versailles... »
Conclut en ces termes :
« Ces préoccupations, ces illusions, cette manière d'être de mademoiselle
Descharmes la tiennent dans une étreinte morale maladive, qui constitue une
véritable aliénation mentale partielle. »
Dans un rapport du 4 avril 1842, M. le docteur Trélat a constaté que, durant
le cours d'un long interrogatoire, mademoiselle Descharmes a fait à
quelques-unes de ses questions les réponses suivantes :
« Il ne dépend pas de moi de sortir, puisque les hommes ne le veulent pas.
Les hommes ont été méchants pour moi. Je sortirai quand cela sera fini. Ma
santé ! oh oui! elle est belle, ma santé ! après toutes les douleurs que
j'ai éprouvées, après vingt-huit ans de martyre et tous les supplices que
j'ai soufferts. »
» On me tirait les membres, on me martyrisait la tête et l'on m'avait fait
devenir, à force de m'empêcher de manger et de dormir, comme un véritable
squelette.
» Eh bien ! oui... les singes! voilà un beau spectacle, que les singes! Ils
m'ont causé assez de mal, pour que je ne cherche pas à les voir, quand ils
venaient me faire continuellement des grimaces et des insultes, quand ils
m'allongeaient les jambes, quand ils m'ouvraient la bouche à me déchirer,
quand ils m'écartaient les os du crâne, quand ils m'écrasaient la tête et
m'adressaient mille injures..
» Je les voyais comme je vous vois.
» Ils me disaient et prétendaient exiger de moi les choses les plus
horribles. Ils voulaient me forcer à me livrer à eux, et, sur mon refus, me
jetaient à bas de mon lit, me réduisaient en eau de boudin, me plaçaient
dans un corbillard, puis me conduisaient au cimetière où ils me faisaient
manger des morts.
» - Entendiez-vous leurs voix ? - Comme je vous entends.
» - Pouviez-vous les voir? - Comme je vous vois.
» - N'avez-vous eu à vous plaindre que des singes? - Des singes et des
hommes, qui ne valent pas mieux et qui m'accablaient de sottises et
d'injures.
» Dominée par des influences physiques et magnétiques, elle ne peut s'y
soustraire.
» - Pour qui conservez-vous donc ? - Moi, je ne conserve rien, je n'ai rien,
je donne tout parce que je n'ai besoin de rien.
» - A qui donnez-vous donc ? - Je donne à M. ... pour qu'il en fasse un bon
usage.» (M. le docteur Trélat a oublié le nom.)
M. le docteur Trélat a résumé son rapport en ces termes :
« Séquestration absolue, bizarrerie de faire tout elle-même dans son grand
appartement et de n'avoir, pour les commissions du dehors seulement, qu'une
femme de ménage dont la présence n'est pas constante; abandon presque
complet de ses affaires, de la surveillance qu'exige la propriété des biens
et du bon ordre auquel l'ont toujours disposée ses goûts et ses habitudes;
idées tout à fait déraisonnables; éloignement prononcé pour les liens qui
ont le plus de force au fond du coeur de l'homme, ceux de la famille ;
illusions et hallucination des sens tels sont les signes certains auxquels
il n'est pas permis de méconnaître l'état d'aliénation de mademoiselle
Descharmes. »
Un jugement du tribunal de première instance, à la date du 29 avril 1842,
repoussa purement et simplement la demande en interdiction.
Sur l'appel, la cour ayant ordonné, par arrêt du 25 juilet 1842, que
mademoiselle Descharmes serait examinée par trois médecins. MM. les docteurs
Andral, Bleynie et Ferrus, désignés par la cour, ont consigné, dans un
rapport du 13 avril 1843, leurs conclusions sous la forme de réponses à
plusieurs questions qu'ils se sont posées.
A cette première question: Mademoiselle Descharmes est-elle atteinte d'une
aliénation mentale parfaitement caractérisée et cette maladie est-elle de
nature à enlever nécessairement à cette demoiselle le libre exercice de ses
facultés intellectuelles? les experts ont donné la réponse suivante :
« Mademoiselle Descharmes, âgée de cinquante-six ans, est d'une constitution
forte et robuste même; mais elle est plus irritable que ne le sont pour
l'ordinaire les gens de sa profession. Son esprit, d'une portée ordinaire,
paraît naturellement droit, mais enclin à l'exaltation. Son caractère est
honorable, juste, mais un peu bizarre. Sa conduite semble avoir été
irréprochable, mais nous ne pensons pas que ce ne sera pas sans avoir
éprouvé des combats assez vifs. Les soussignés ont reconnu, chez
mademoiselle Descharmes, l'existence de quelques hallucinations qui datent
de fort loin; peut-être même, ainsi que les discours de cette demoiselle
pourraient le faire croire, ces hallucinations remontent-elles à la plus
grande jeunesse de la malade. Mademoiselle Descharmes est persuadée que des
individus malveillants, des enchanteurs même, agissent sur elle au moyen de
l'électricité, quand elle quitte son domicile, et qu'ils apostent des gens
pour lui faire des grimaces ou lui adresser des propositions déshonnêtes.
Elle dit que, lorsqu'elle pense à sortir, elle éprouve à l'estomac un
malaise, une sensation bien pénible, qui lui donne mal à la tête et qui fait
disparaître sa résolution.
» Les hallucinations peuvent être considérées sans doute comme l'un des
phénomènes les plus saillants et les plus caractéristiques de l'aliénation
mentale; mais elles ne constituent pas par elles-mêmes une aliénation
mentale incontestable et n'entraînent pas toujours le délire. Parfois, au
contraire, les malades qui en sont atteints, conservent la conscience de
leur état et reconnaissent eux-mêmes leur erreur. Ils ne sont pas tous
dominés par leurs fausses impressions, au point d'agir conséquemment aux
hallucinations qu'ils éprouvent, et quand d'autre part les déterminations
auxquelles ils s'abandonnent ne nuisent à personne et ne les poussent à
aucun acte nuisible, ils ne doivent pas, suivant les soussignés, être
considérés comme de véritables aliénés, c'est-à-dire comme des individus qui
ont perdu toute liberté morale et qui ne peuvent manquer de nuire à eux ou à
la société. »
C'est en s'appuyant sur les faits par eux constatés et en leur appliquant
cette doctrine sur les hallucinations, que les experts ont été conduits à
conclure, en réponse aux autres questions par eux posées :
2° Qu'ils n'y avait pas lieu de considérer mademoiselle Descharmes « comme
une aliénée envers laquelle la société a des précautions à prendre ; »
3° Qu'ils ne pensent pas que la maladie de mademoiselle Descharmes puisse la
porter à troubler la tranquillité publique ;
4° Qu'ils regardent la séquestration, ayant pour but le traitement de la
maladie, comme inutile, à raison de son incurabilité, et comme pouvant être
nuisible à la malade;
5° Qu'ils ne pensent pas que mademoiselle Descharmes « puisse compromettre
sa fortune par des prodigalités ou céder à des tentatives de captation; mais
qu'ils conçoivent toutefois qu'un état semblable à celui dans lequel elle se
trouve puisse inspirer, sous ce rapport, des inquiétudes; »
Enfin 6° qu'ils pensent « que l'interdiction serait une mesure complètement
superflue et dès lors beaucoup trop rigoureuse, qu'elle pourrait même
entraîner des inconvénients graves par
l'affliction qu'elle causerait à mademoiselle Descharmes, et que la seule
mesure qu'ils puissent regarder comme applicable serait la nomination d'un
conseil judiciaire. »
Le jugement de première instance, repoussant l'interdiction, fut confirmé
par un arrêt de la cour d'appel à la date du 26 juin 1843.
En exécution d'un réquisitoire du procureur du roi à la date du 26 juin
1846, le commissaire de police du quartier du Mont-de-Piété et M. le docteur
Leuret, médecin de la Salpêtrière, ont dû visiter mademoiselle Descharmes et
rechercher les causes de l'état de séquestration dans lequel se trouvait
cette demoiselle.
Dans un rapport à la date du 17 juillet 1846, M. le docteur Leuret a
constaté, en ce qui concerne l'état mental de mademoiselle Descharmes, les
faits suivants, qui se trouvent aussi attestés par le procès-verbal
d'enquête du commissaire de police, à la date du 16 juillet 1846:
« La demoiselle Descharmes est une personne forte, bien » constituée,
physiquement bien portante; elle est âgée de cinquante-huit ans et paraît en
avoir au plus quarante-cinq... Elle n'a pour l'aider qu'une femme chargée
seulement de quelques gros ouvrages et de commissions.
» C'est presque à regret qu'elle a cette femme et elle voudrait bien faire
elle-même ses commissions, mais on l'en empêche.
» Interrogée sur cet empêchement, elle répond avec un calme parfait, mais
d'une manière tout à fait déraisonnable. Elle serait heureuse de sortir,
mais elle n'ose pas. Depuis l'âge de huit ans, elle est persécutée. Ce sont
des mystères du gouvernement. Elle aime beaucoup le monde; elle aurait voulu
être mariée, mais on a détourné d'elle tous ceux qui auraient pu se
présenter. On a beau faire, on ne la lassera qu'en l'égorgeant. Ceux qui la
tourmentent ne sont pas des » personnes déterminées, c'est tout un peuple.
» A l'âge de seize ans, persécutée comme elle l'est encore aujourd'hui, elle
s'est jetée à l'eau. Alors elle était déjà et n'a pas cessé d'être la reine
martyre.
» La maison qu'elle habite est remplie de gens artificiels et invisibles qui
lui disent des horreurs. Quand quelqu'un vient la voir, les artificiels
entendent tout ce qui se dit chez elle, dénaturent tout, et, quand ensuite
elle est seule, ils lui reprochent tant d'horreurs qu'elle n'ose plus
recevoir personne.
» On lui donne de l'insouciance, du dégoût, de l'ennui; on l'oblige à crier.
Quand elle se met à la croisée, on lui fait des signes et on siffle pour la
forcer à rentrer. Si elle sort pour acheter quelque chose, les invisibles la
suivent et la persécutent.
» Pendant le récit de ses peines, elle s'interrompt à différentes reprises
pour répondre aux invisibles qui, malgré notre » présence, l'interrogent,
l'insultent. »
Les conclusions du rapport de M. le docteur Leuret sont les suivantes :
« Oui, la demoiselle Descharmes est atteinte d'aliénation mentale.
» Non, elle n'a pas l'intelligence complète de sa position; mais cette
position lui est imposée seulement par la maladie. »
Et il ajoute :
« Je devrais m'arrêter ici; mais, dans le cours de mon rapport, j'ai parlé de
la possibilité d'un homicide, d'un incendie. J'ai parlé d'une maladie pour
le traitement de laquelle le placement dans un établissement spécial est
ordinairement recommandé. Que faire contre la maladie? que faire pour
prévenir des malheurs reconnus possibles?
» Contre la maladie, rien; elle est très-ancienne, elle est incurable.
» Contre les malheurs reconnus possibles, une surveillance affectueuse et
éclairée. La folie, longtemps stationnaire, peut tout à coup prendre de
l'intensité. Si cela arrivait, c'est alors seulement qu'il faudrait y
pourvoir.
Le 26 novembre 1847, sur une nouvelle demande en interdiction, le tribunal
civil a ordonné que le conseil de famille serait appelé à donner son avis
sur l'état mental de mademoiselle Descharmes, et qu'il serait procédé à
l'interrogatoire de cette demoiselle.
Le conseil de famille, convoqué le 11 janvier 1848, a été d'avis, à la
majorité de quatre voix contre trois, « qu'il n'y a pas lieu de prononcer
l'interdiction de la demoiselle Descharmes, et, aussi à la majorité de
quatre voix contre trois, qu'il y aurait lieu au moins de lui nommer un
conseil judiciaire. »
L'interrogatoire, subi le 15 février 1848 par mademoiselle Descharmes devant
M. Louis Pasquier, juge, et M. Asse, substitut du procureur du roi, constate
les faits suivants :
« D. Quels sont vos nom, prénoms, âge, profession et domicile ?
» R. Demoiselle Descharmes Scolastique.. Juste ciel ! qu'il est difficile de
sortir de la plume volante... M. Denormandie avait bien raison de le dire:
Il est plus facile de gagner son bien que de le garder... Quant à mon âge,
je n'en sais rien. Donnez plus qu'il y a ; mon extrait de baptême, je n'ai
pas pu le lire.
» D. Êtes-vous seule ici ?
» R. Pourquoi aurais-je quelqu'un avec moi ? A l'âge de dix-neuf ou vingt
ans, j'aurais pu me marier; mais des esprits invisibles m'en ont empêchée.
» D. Connaissez-vous M. de Bénazé ?
» R. Je ne sais ce que vous voulez me dire. C'est un beau protecteur, sacré
matin !... Je mourrais bien de faim avec ces messieurs. Je suis une grande
bête. Je voudrais que les procès se jugeassent en place publique, en
présence de l'univers. Vous venez pour me tâter. Oh! justice divine! peux-tu
laisser de pareils crimes s'accomplir sur la terre. Il y a dix ans que M.
Forestier est mort, le 3 février. Ce mois-ci, nous allons entrer dans le
printemps. Il y a longtemps que l'on me chantait Joli mois de mai, quand
reviendras-tu, pour torcher le ... Et l'on ne m'a jamais rien torché.
» M. le préfet, en passant, m'a dit : Voilà une jolie affaire. Ce sont des
escamoteurs. Une voix me disait : Pauvre innocente! il faut chasser tout
cela. Henri IV qui tient l'épée de la paix dans les mains. Il y a trois ans
que je suis seule, par économie pour mes bourreaux. Je sors avec une fille
dont je suis la servante. La plus belle sainteté, ce sont les moeurs. Ce
n'est pas le tout de faire des images, il faut être honnête homme.
» Il y a deux bourreaux qu'on ne voit pas. Ils sont mis là par le
gouvernement. Et, comme dit M. Fontaine, tout ce qui est mystérieux est
mauvais. La nuit, mes bourreaux me poursuivent encore. Je ne peux pas
trouver un coin. J'ai traîné mon lit partout. C'est un mystère du
gouvernement pour nous enrichir tous. C'est un nouvel arrachement de coeur
pour enrichir les bourreaux.
» Si ma fortune était bien administrée, j'aurais 30 000 livres de rente.
J'ai 5000 francs sur le grand livre, une maison rue de Richelieu. Je
n'amasse rien, parce qu'il y a des escamoteurs.
» Quand je vois des hommes, je crains toujours de les offenser, parce qu'il
ne faut pas donner la main à personne.
» Partout où j'ai été, j'ai eu la confiance de tout le monde. Je ne tiens
pas d'écritures. On ne veut pas me laisser de plumes. Dès l'âge de six ans,
on m'enlevait toutes les bonnes.
» On a mis mon père en prison. On a fait engager mon frère avant qu'il n'ait
l'âge, et on l'a fait insulter par le curé.
» J'ai entendu dire qu'il y avait eu dans la noblesse des gens qui nous
avaient pris notre bien.
» L'hôpital, les pensions, les couvents: je ne puis supporter tout cela.
J'aime la liberté.
» Nous devons constater que, pendant toute la durée de l'interrogatoire, la
demoiselle Descharmes a montré une grande exaltation. A chaque instant, elle
se levait et se promenait dans son appartement. Elle parlait très-haut, et
quelquefois semblait excitée par la colère. Quand nous sommes arrivés, elle
nous a dit que nous étions des voleurs. Et ce n'est qu'après des
explications assez longues que nous sommes parvenus à lui faire entendre que
nous étions délégués par la justice et qu'elle devait nous répondre. Sa
conversation est très-décousue : elle passe d'une idée à l'autre sans
transition. Ce qui paraît la dominer, c'est la crainte des esprits
invisibles et des bourreaux, qui la tourmentent continuellement. Elle parle
aussi d'artificiels et nous a même donné ce nom à plusieurs reprises, et
nous a dit aussi que, s'il y avait une justice, nous serions tous pendus; et
a répété aussi plusieurs fois qu'elle aurait bien voulu se marier, mais que
ses bourreaux ne le lui ont jamais permis; que ce sont des arrachements de
coeur. Comme aussi, qu'on lui faisait dire, malgré elle, une foule de
cochonneries; qu'elle est très-bonne, mais que d'un agneau on fait souvent
un tigre. »
Par jugement du 5 mai 1848, le tribunal de première instance a sursis à
statuer pendant un an sur la demande en interdiction, et a nommé le sieur
Debiche administrateur des biens et affaires de ladite demoiselle.
Enfin, c'est par suite d'un jugement du 30 juin 1858 que j'ai dû visiter
mademoiselle Descharmes, et constater son état mental actuel.
Voici en fait les résultats de l'examen que j'ai fait de cette demoiselle, à
deux reprises et à un intervalle suffisamment considérable, le 23 juillet et
le 12 novembre 1858.
Le 23 juillet 1858, j'ai visité, pour la première fois, mademoiselle
Descharmes à son domicile, rue Vieille-du-Temple, n° 75.
Je l'ai trouvée tenant à la main un plumeau dont elle ne s'est pas dessaisie
pendant toute la durée de ma visite, et dont elle se servait, en passant
d'un appartement à un autre, pour épousseter, tout en causant, ses meubles
ou ses tableaux.
J'étais accompagné de M. Debiche, son administrateur provisoire.
Elle ne s'est nullement enquise de l'objet de notre visite. Et, sans qu'il
ait été nécessaire de la provoquer, elle s'est mise à parler presque sans
interruption. A peine était-il nécessaire de placer de temps en temps un mot
dans la conversation, pour entretenir ce qui était chez elle plutôt un
monologue qu'une causerie.
Il y a généralement très-peu de suite dans les discours de mademoiselle
Descharmes. Elle passe sans transition d'un sujet à un autre. Constamment
ses paroles se rapportent à elle-même, à ses intérêts, aux événements de sa
vie passée et présente.
Ce qui domine dans ses idées et dans ses paroles, c'est la préoccupation
incessante d'une action fâcheuse exercée sur elle par un invisible, qui
habite en haut le troisième étage. Cet invisible dont elle ne sait pas le
nom, les occupations, et dont elle ne comprend pas les motifs, lui parle
surtout par le tuyau de la cheminée et agit sur elle à chaque instant du
jour et de la nuit.
Cet invisible lui dit et lui fait des saletés, des cochonneries. La nuit, il
lui introduit dans les parties des instruments comme ceux dont se servent
les médecins.
Mais ce n'est pas seulement la nuit que l'invisible agit ainsi sur elle; au
moment même où elle me parle, elle sent qu'il est là.
Sur la demande que je lui fais de m'indiquer comment elle s'aperçoit de sa
présence, si elle le sent par l'odorat, ou par le toucher, elle me répond
brusquement: « Faut-il donc vous dire comment je le sens. Eh bien! il me
déchire le cul. » Elle n'a jamais pu parvenir à le voir. Souvent elle l'a
poursuivi sans pouvoir l'atteindre.
Elle ne sait pas qui il est. C'est sans doute un Normand, un Dauphinois ou
un juif. Peut-être bien aussi est-ce un Auvergnat ou un frère coupe-choux.
Il y a bien longtemps que cet invisible la persécute. Il agissait sur elle
déjà avant d'entrer dans la maison où elle est. C'est lui qui a fait mourir
toutes les personnes qu'elle a connues ; la parente de M. Forestier, M.
Forestier lui-même et beaucoup d'autres personnes dont elle cite les noms.
C'est à son action que sont dus les arrachements de coeur qu'elle a plusieurs
fois éprouvés.
C'est lui qui lui a donné sa maladie du mois de janvier dernier. Elle a été
prise, dans le voisinage des lieux d'aisance, par un frisson qui revenait
sans cesse. Elle souffrait dans le corps. Elle ne pouvait plus manger.
L'invisible la dégraissait. C'est ainsi qu'il agit pour rendre malade : il
dégraisse.
Si elle ne sort pas de sa maison, c'est à cause de l'invisible qui la cerne.
Ce n'est pas la crainte d'être volée pendant son absence. On la vole
très-bien malgré qu'elle soit présente.
Elle n'est pas heureuse. On la vole de tous les côtés. Elle n'a pu jouir de
sa fortune, ni se marier. C'est l'invisible qui l'en a empêchée.
Tous ses tableaux, qu'on vante tant, ne valent pas la peine qu'ils lui
donnent pour les tenir propres. Au reste, ces tableaux sont une comédie. Il
y en a un, qu'elle montre, et dont le sujet est une présentation d'enfants
de paysans par leurs parents à un vieillard assis, qui est une vraie
plaisanterie. On prétend que ce sont les portraits de ses parents.
Du reste, elle se porte assez bien maintenant; elle mange avec appétit et ne
dort pas trop mal, quand l'invisible cesse de la tourmenter.
Le 12 novembre 1858, j'ai visité, pour la seconde fois, mademoiselle
Descharmes. MM. Debiche, notaire, et Quillet, avoué, étaient présents.
Je l'ai trouvée occupée à essuyer ses meubles avec un torchon qu'elle n'a
pas abandonné, et dont elle a continué à se servir de temps en temps,
pendant toute la durée de ma visite.
Elle a paru soupçonner de m'avoir vu précédemmment, sans pouvoir préciser
l'époque. Elle m'a demandé si je venais la délivrer. Elle a prétendu que
j'étais un de ceux qui l'empêchaient de sortir, de concert avec l'homme de
là-haut. L'homme de là-haut se dit mouchard et voleur. Il est mouchard du
gouvernement. C'est un Auvergnat, un Normand et un juif. Ils sont plusieurs.
C'est lui qui la tourmente. Il lui parle par la cheminée. Il lui introduit
des instruments dans les parties. C'est ainsi qu'on l'a dégraissée, en lui
mettant quelque chose dans le derrière, comme le font les tortues.
Elle voudrait bien sortir et s'amuser comme les autres, aller à l'Opéra.
Mais on lui a fait perdre ses charmes. On la tourmente et on la vole. Si on
faisait bonne justice, on pendrait tout ce monde-là, et nous-mêmes qui la
tourmentons, elle ne sait pourquoi.
Je trouve mademoiselle Decharmes plus excitée et plus continuellement
délirante que dans ma visite précédente. Ses mouvements sont plus brusques,
sa parole plus saccadée, ses pommettes sont sensiblement colorées. Elle ne
cesse de parler, même sans qu'on la provoque. Sa conversation fort décousue,
fort incohérente, tourne néanmoins toujours autour du même sujet principal,
les tourments que l'homme de là-haut lui fait subir. Je lui demande si elle
a vu quelquefois cet homme; elle me répond que non ; qu'on ne veut pas
qu'elle puisse le voir; que c'est pour elle seule qu'il est invisible. Elle
prétend que je pourrais le voir, puisque je pourrais aller là-haut.
Je lui rappelle qu'elle m'a dit avoir cherché à voir cet homme et l'avoir
même poursuivi. « Oui, dit-elle, j'ai été frapper deux fois à sa porte et je
lui ai offert toute une fortune, s'il voulait me laisser en repos. »
Je lui demande comment elle conçoit que cet homme qu'elle ne voit pas puisse
agir sur elle; elle me répond : « Ne le savez vous pas, c'est par le
magnatisme. Tous ces médecins ne magnatisent-ils pas leurs malades, ceux des
hôpitaux surtout; il en est venu un chez moi. »
Je lui demande s'il est vrai qu'on l'ait volée : « Mais oui, on me vole sans
cesse »; si on n'a pas réclamé d'elle une somme importante qu'elle a
consenti à donner: « Oui, on a voulu mon argent, et je l'ai donné »; à
combien s'élevait cette somme « Est-ce que je sais, de 40 à 50 000 francs. »
En définitive, pendant toute la durée de ma visite, mademoiselle Descharmes
n'a pas cessé de manifester le trouble le plus complet de la raison, offrant
principalement et d'une manière spéciale les symptômes suivants :
hallucinations de l'ouïe et de la vue, illusions des sens, conceptions
délirantes, instabilité dans les idées, associations bizarres d'idées
hétérogènes, incohérence dans les discours, affaiblissement des facultés
intellectuelles, notamment de l'attention et du jugement.
Discussion.
De l'ensemble de ces faits il résulte évidemment non pas seulement que
mademoiselle Descharmes est actuellement atteinte d'aliénation mentale, mais
encore que cette maladie remonte, dans son existence certaine, au moins
jusqu'à l'époque où elle a été positivement constatée et parfaitement
caractérisée, pour la première fois, en mars et avril 1842, par MM. les
docteurs Mitivié et Trélat, qui ont signalé, comme symptômes dominants, des
conceptions délirantes relatives à des persécutions, à des tourments
imaginaires, appuyées sur des illusions et des hallucinations.
En effet, les éléments les plus saillants du délire constaté par ces
médecins se retrouvent dans la mention succincte faite par MM. les docteurs
Andral, Bleynie et Ferrus, de ce fait par eux constaté en avril 1843, que
mademoiselle Descharmes, qui a des hallucinations, est persuadée que des
individus malveillants, des enchanteurs même, agissent sur elle au moyen de
l'électricité quand elle quitte son domicile et qu'ils apostent des gens
pour lui faire des grimaces ou lui adresser des propositions déshonnêtes.
Les mêmes éléments de délire ont été signalés, avec des détails
caractéristiques, en 1846, par le docteur Leuret, qui s'est appuyé sur leur
existence pour conclure positivement à l'existence de l'aliénation mentale.
Ils se retrouvent associés à un trouble plus étendu de la raison, dans les
paroles recueillies et les faits constatés par l'interrogatoire du 15
février 1848.
Enfin, ce sont encore les mêmes symptômes, aggravés par leur association à
l'affaiblissement de l'intelligence et à l'incohérence, qui constituent la
partie active du délire par moi-même constaté dans mes visites du 23 juillet
et du 12 novembre 1858.
Il résulte aussi de l'ensemble de ces faits que l'aliénation mentale, dont
mademoiselle Descharmes était atteinte dès 1842, s'est graduellement
aggravée depuis cette époque jusqu'à l'époque actuelle, et qu'elle avait
déjà, dès le 15 février 1848, pris en étendue et en intensité les caractères
qui appartiennent à la démence confirmée.
En effet, en janvier 1842, mademoiselle Descharmes pouvait soutenir un
interrogatoire sans laisser percer les symptômes de la maladie dont elle
était atteinte, et elle était encore capable de dissimuler ses conceptions
délirantes et même de les nier.
En mars 1842, M. Mitivié signale seulement des préoccupations et des
illusions, et ne conclut qu'à une aliénation mentale partielle.
En avril 1842, M. le docteur Trélat ne parvient qu'à l'aide d'un long
interrogatoire à obtenir de mademoiselle Descharmes des détails
circonstanciés sur les données de son délire.
En avril 1843, MM. Andral, Bleynie et Ferrus constatent que mademoiselle
Descharmes raisonne parfaitement juste sur tout autre sujet que celui de ses
hallucinations, que ses habitudes ainsi que son maintien sont celles d'une
personne pleine de sens et de convenance..., qu'elle montre des égards et de
la politesse envers les personnes avec lesquelles elle conserve des
rapports...
Dans le procès-verbal d'enquête du commissaire de police, à la date du 16
juillet 1848, ce fonctionnaire constate qu'en ce qui se rapporte à sa
fortune, mademoiselle Descharmes est entrée dans des détails fort
explicites, qu'elle s'est expliquée d'une manière fort claire et fort
précise, et comme quelqu'un qui aurait joui de toute la plénitude de sa
raison.
Néanmoins, dès les premières questions, contrairement à ce qui a été observé
en 1842 par M. le docteur Trélat, mademoiselle Descharmes a manifesté avec
la plus entière évidence les conceptions délirantes qui troublent sa raison.
Et M. Leuret a reconnu qu'interrogée sur l'empêchement qui existe à ses
sorties, elle répond avec un calme parfait, mais d'une manière tout à fait
déraisonnable.
En 1848, l'interrogatoire de mademoiselle Descharmes la montre dominée par
ses conceptions délirantes au point d'en faire le sujet unique et continuel
de ses conversations, et de plus incapable de lier entre elles ses idées
dans des raisonnements suivis, et de réprimer ses tendances à la grossièreté
dans les propos et à l'injustice injurieuse dans ses accusations. Ainsi elle
traite de voleurs les magistrats qui se présentent chez elle pour
l'interroger, et dit que si l'on faisait bonne justice ils seraient pendus.
A un intervalle de dix ans, je retrouve mademoiselle Descharmes dans le même
état. Il n'est pas besoin de la presser pour obtenir par la parole les
manifestations de son délire. Au premier mot qu'on lui adresse, elle se met
d'elle-même à délirer et déraisonner. Les questions qu'on lui fait ne sont
qu'un prétexte pour des monologues sans fin, dans lesquels dominent toujours
des conceptions délirantes sur ses persécuteurs invisibles et sur les
horribles effets de leur action surnaturelle, mais dans lesquels se trouvent
rapprochées, sans suite et sans liaison, les idées les plus disparates, les
propositions les plus bizarres. Au milieu des divagations incohérentes de
mademoiselle Descharmes, j'ai retrouvé aussi la grossièreté des propos,
l'exaltation et la brusquerie allant jusqu'à la colère et les accusations
injurieuses dirigées contre les personnes présentes.
Ainsi, nous avons été rangés par elle, comme elle l'avait fait pour les
magistrats de 1848, au nombre de ces persécuteurs qui mériteraient d'être
pendus s'il y avait de la justice.
C'est sans doute parce que la maladie n'avait pas atteint dès 1842 et 1843,
en étendue et en intensité, toute la gravité qui s'est révélée depuis, dès
1846 et surtout en 1848, que les experts désignés en 1842 par la cour
d'appel pour apprécier l'état de mademoiselle Descharmes, se rencontrant
d'ailleurs très-probablement, au moment de leur examen, avec une de ces
périodes de rémission qui ne sont pas rares dans le cours de la folie, n'ont
pas reconnu, dans la maladie dont ils ont trouvé mademoiselle Descharmes
atteinte, une aliénation mentale parfaitement caractérisée.
Mais si ces experts, malgré leur savante expérience et leur incontestable
compétence, ont pu se trouver conduits à une appréciation évidemment
erronée, et s'ils ont été surtout amenés à formuler les conclusions qui ont
déterminé chez les magistrats la conviction qui a motivé le rejet absolu de
la demande d'interdiction par l'arrêt de 1843, et le doute qui a motivé
l'ordre d'un sursis d'un an dans le jugement de 1848, c'est principalement
parce que les experts ont étudié, apprécié et interprété les faits offerts à
leur observation par mademoiselle Descharmes, à l'aide d'une doctrine sur
les hallucinations qui, manquant de précision et d'exactitude, rend l'erreur
possible et même facile.
Bien que l'état actuel de mademoiselle Descharmes, à cause de l'intensité et
de l'étendue du trouble de sa raison et de l'existence incontestable de tous
les symptômes caractéristiques de la démence, rende désormais inutile, en ce
qui la concerne, toute appréciation qui se fonderait exclusivement sur la
valeur des hallucinations qu'elle éprouve, considérées comme signes absolus
de l'existence de l'aliénation mentale, je pense qu'il est de mon devoir,
dans l'intérêt des principes qui doivent assurer une bonne administration de
la justice, de substituer ici à la doctrine inexacte et incomplète,
impliquée dans les propositions formulées par les experts sur les
hallucinations, une doctrine qui, fondée sur l'observation et sur une
interprétation saine des faits qu'elle révèle, me paraît destinée à
prévaloir dans la jurisprudence aussi bien que dans la science.
Il est vrai, comme l'ont fort instamment dit les experts, que les
hallucinations ne constituent pas par elles-mêmes une aliénation mentale
incontestable et n'entraînent pas toujours le délire. C'est précisément pour
cela qu'il est nécessaire de déterminer rigoureusement à quels caractères on
peut distinguer l'hallucination, qui est un symptôme d'aliénation mentale,
de celle qui est compatible avec la santé d'esprit.
« Parfois, ajoutent les experts, au contraire, les malades qui en sont
atteints conservent la conscience de leur état et reconnaissent eux-mêmes
leur erreur. Ils ne sont pas tous dominés par leurs fausses impressions au
point d'agir conséquemment aux hallucinations qu'ils éprouvent; et quand,
d'autre part, les déterminations auxquelles ils s'abandonnent ne nuisent à
personne et ne les poussent à aucun acte nuisible, ils ne doivent pas,
suivant les soussignés, être considérés comme de véritables aliénés,
c'est-à-dire comme des individus qui ont perdu toute liberté morale et qui
ne peuvent manquer de nuire à eux ou à la société. »
Aucune des circonstances auxquelles il est fait allusion dans ces
propositions, ne peut être légitimement considérée comme fournissant un
caractère certain de la nature délirante ou non délirante des hallucinations
et de leur dépendance ou de leur indépendance, par rapport à l'existence de
l'aliénation mentale. J'ai eu plusieurs fois l'occasion de constater, dans
ma pratique, que des individus atteints d'aliénation mentale hésitaient à
ajouter foi pleine et entière aux hallucinations qui faisaient partie de
leur délire, et se montraient même disposés à reconnaître leur erreur. Ils
n'en étaient pas moins parfaitement aliénés au moment même où ils
reconnaissaient cette erreur, ainsi que le prouvait la persistance d'autres
symptômes positifs de folie. C'est surtout au début de l'aliénation mentale
que j'ai observé ce fait.
Chez beaucoup d'aliénés, les hallucinations qu'ils éprouvent ne sont les
motifs d'aucune action qui puisse être considérée comme la conséquence
immédiate et certaine de leurs hallucinations. La nature inoffensive des
actions auxquelles les aliénés sont déterminés par leurs hallucinations, ne
prouve rien en faveur de l'intégrité de leur raison et de la conservation de
leur liberté morale.
Il doit être très-rare, et il est pour moi sans exemple, que dans
l'aliénation mentale le phénomène auquel on a donné le nom d'hallucination
se produise seul et sans qu'il soit possible, à l'aide d'un examen
approfondi, de saisir d'autres troubles caractéristiques de l'existence de
l'aliénation mentale.
Mais, quand il arrive qu'on soit obligé de se prononcer absolument et
exclusivement sur la valeur à attribuer, comme signe de l'existence de
l'aliénation mentale, à un fait d'hallucination positivement constaté et
suffisamment circonstancié, voici à quels caractères il est permis et
nécessaire de reconnaître, dans les hallucinations, un symptôme positif et
certain d'aliénation mentale.
Si les hallucinations impliquent des faits et entraînent, quand il y est
ajouté foi, des conceptions et des croyances contraires à ce qui constitue
le sens commun, la raison commune, dans le temps et dans le pays où vit
l'halluciné, et à plus forte raison si ces faits, ces conceptions et ces
croyances ont, pour tous les temps et pour tous les pays, les caractères
d'absurdité qui n'appartiennent qu'au rêve ou au délire, l'hallucination a,
dans ce cas, l'un des caractères essentiels qui autorisent à la rapporter
comme symptôme à un trouble actuel de la raison, elle est une hallucination
délirante.
Si les hallucinations qui impliquent ainsi des conceptions délirantes,
entraînent, chez celui qui en est atteint, une croyance ferme et
persévérante à la réalité des faits impossibles et absurdes, suivant la
raison commune, que ces hallucinations supposent, la croyance ferme et
persévérante, prêtée à la réalité des objets d'une hallucination délirante,
exprime un trouble absolu et persévérant de la raison, et est un symptôme
absolu d'aliénation mentale chez tout individu qui n'est pas actuellement
dans un état accidentel de fièvre ou d'intoxication alcoolique ou
narcotique.
Le plus ordinairement, dans ces cas d'hallucinations délirantes avec
croyance à la réalité de leurs objets impossibles et absurdes, les aliénés
qui en sont atteints, admettent les données insensées de ces hallucinations
comme mobiles et comme motifs dans leurs actions, et cette subordination des
habitudes et des actions de la vie aux données impossibles et absurdes
d'hallucinations délirantes, auxquelles on ajoute foi, est un troisième
caractère des hallucinations de la folie qui renforce et corrobore les deux
caractères essentiels qui suffisent à la constituer.
Dans l'espèce, les hallucinations chez mademoiselle Descharmes ont offert à
toutes les époques ces trois caractères.
Ainsi ces hallucinations impliquaient, d'après les observations de MM.
Trélat, Leuret, Andral, Bleynie et Ferrus, d'après l'enquête du commissaire
de police et l'interrogatoire de 1848, et d'après mes propres observations,
des actions impossibles et absurdes, attribuées à des agents imaginaires ou
surnaturels, des singes, des invisibles, des artificiels, des enchanteurs,
et expliquées, contrairement au sens commun, par des influences incapables
de les produire.
Mademoiselle Descharmes a eu constamment des hallucinations délirantes.
D'après tous les documents qui me sont connus à partir du 9 mars 1842
jusqu'à ce jour, elle a constamment ajouté foi pleine et entière à la
réalité des faits impliqués par ses hallucinations et les conceptions
délirantes qui s'y rattachent.
Constamment aussi, depuis cette époque, ces hallucinations et les
conceptions délirantes, qui y sont inhérentes, ont influencé comme mobiles
et comme motifs ses habitudes et ses actions.
C'est dans ces hallucinations et les conceptions délirantes, qui en font
partie, qu'elle a trouvé les motifs de son isolement et de sa séquestration
volontaires pendant un si grand nombre d'années. C'est au moyen des
conceptions délirantes, entées sur ces hallucinations, qu'elle explique tous
les faits de sa vie privée.
Il est difficile de croire que ces conceptions délirantes aient pu
constamment demeurer sans influence sur beaucoup de faits de sa vie, qui ne
sont pas exactement connus, et notamment sur ceux qui se rapportent à
l'emploi de ses revenus.
Elle m'a dit avoir offert toute sa fortune, au travers de la porte de
l'appartement où elle allait le chercher, à l'invisible qui la persécute,
pour obtenir qu'il cessât de la tourmenter.
Les hallucinations auxquelles mademoiselle Descharmes est habituellement
sujette depuis 1842, ont offert constamment, depuis cette époque jusqu'à ce
moment, les caractères de symptômes positifs et évidents d'un état maladif
appartenant à l'aliénation mentale.
Conclusions.
De l'ensemble des faits que j'ai exposés et discutés dans ce rapport, je me
crois en droit de conclure d'abord et d'une manière générale :
1° Que mademoiselle Descharmes est actuellement atteinte d'une aliénation
mentale, qui remonte, dans son existence continue, d'après des constatations
certaines, au moins jusqu'au 9 mars 1842;
2° Que cette maladie, qui n'a pas cessé d'être principalement caractérisée
par des illusions, des hallucinations et des conceptions délirantes, s'est
graduellement aggravée, et avait pris,
dès le mois de février 1848, tous les caractères qui appartiennent à la
démence confirmée.
Puis et d'une manière spéciale, en ce qui concerne l'état actuel de
mademoiselle Descharmes :
3° Que l'état, dans lequel j'ai trouvé mademoiselle Descharmes, les 23
juillet et 12 novembre 1858, offre avec la plus entière évidence tous les
symptômes d'une folie mélancolique avec illusions, hallucinations et
conceptions délirantes, parvenue, après une longue durée, à l'état
chronique, et ayant revêtu, pour ne plus les perdre, à raison de
l'association à ces symptômes de l'instabilité dans les idées, de
l'incohérence dans les raisonnements, et de l'affaiblissement des facultés
intellectuelles, surtout du jugement, les traits qui caractérisent
essentiellement la démence ;
4° Que cet état de démence constitue une maladie incurable, qui a pour effet
d'entraîner nécessairement d'une manière permanente, chez mademoiselle
Descharmes, la perte de la liberté morale et l'incapacité absolue
d'administrer sa fortune et de gouverner sa personne.
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Rédaction :
Thierry Meurant |
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