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Journal de Lunéville
16 juin 1926 AVRICOURT
Inauguration du Monument aux Morts
Avricourt a, dimanche 6 juin, solennellement inauguré le Monument élevé à la
mémoire des Enfants de la commune (23) Morts pour la Patrie, et auxquels
elle avait tenu à donner ainsi un pieux hommage de reconnaissance.
Dès 6 h., les cloches sonnèrent et à 9 h. eut lieu la cérémonie religieuse,
en présence du Conseil Municipal et du Comité d'Érection au grand complet
qu'accompagnait la musique de l' «Etoile île l'indépendance d'Avricourt.
L'église était supérieurement décorée ; le catafalque était recouvert d'un
grand drapeau tricolore.
Dès que fut terminée la cérémonie, célébrée par M. l'abbé Voegeli.
professeur au Collège St-Pierre Fourier de Lunéville, le Clergé, encadré des
Autorités, de la Musique, des Enfants des Écoles, se dirigea vers le
Monument dû au ciseau de M. Colère, de Nancy, et qui fut béni.
La musique avait attendu à la gare, les personnalités. Arrivèrent
successivement MM. Lebrun, sénateur, vice-président du Sénat; le Sous-Préfet
de Lunéville, le général de Brantes, commandant la 3e Division de Cavalerie,
qui furent reçus par M. Mazerand, député, et M. le baron de Turckheim,
conseiller général.
Le cortège se dirigea vers la Maison Commune, où le maire, M. Lœfler
remercia les invités d'avoir bien voulu accepter de rehausser cette
cérémonie de leur présence. Il présenta les excuses de MM. Louis Marin,
Édouard de Warren et François de Wendel, députés, retenus par des
engagements antérieurs.
De gracieuses fillettes offrirent des gerbes de fleurs aux personnages
officiels.
Le Cortège se forme et, précédé de la Musique, se rend devant le Monument,
en face duquel a été dressé une estrade où prennent place les personnalités
déjà citées, ainsi que le Comité d'Érection, les membres de la Municipalité
ainsi que les Maires d'Avricourt (Moselle), d'Igney, de Foulcrey, Domjevin,
Fréménil, Amenoncourt, Autrepierre, Blâmont; le Capitaine de Gendarmerie de
Lunéville. M. Coulon, inspecteur primaire: Resnick, délégué de l'A.M.C.;
Grandbastien, inspecteur de la Cie de l'Est; Gris, chef de gare d'Avricourt,
etc...
M. Guittin, instituteur, fait l'appel des Morts, auquel les Enfants
répondent suivant la formule accoutumée.
Voici la liste glorieuse : Vogin Henri; Orth Jean-Ernest; Pierrat Auguste;
Loeffler Frédéric; Davillé Félicien; Roos Eugène; Krebs Louis; Schœnherr
Henri ; Rondelle Henri ; Aubert Félix ; Chambrey Hubert : Arborgast
Théophile; Camaille Auguste ; Antoine Célestin ; Baccard Raoul; Faivre
Henri; Hiebel Edmond; Goubler Marcel; Marchal René ; Massée Gaston : Orth
Émile ; Querlal Jules; louis Marcel; Jacquiet Ferdinand.
Les Discours
M. Paul Bertrand, président du Comité, en quelques mots émus, remet au Maire
le Monument et fait le serment que la mémoire des morts dont les noms sont
gravés sur le Monument demeurera impérissable.
M. Lœfler, maire, remercie et assume que lui et ses successeurs resteront
dignes de la tâche qui leur est confiée.
Puis, les Enfants des Écoles entonnent, sous la direction de M. Guittin,
l'hymne : C'est l'Heure Sainte.
Le sympathique conseiller général de Blâmont, M. de Turckheim prend la
parole. Voici le texte intégral de son discours qui fut chaleureusement
applaudi :
« La cérémonie d'aujourd'hui est particulièrement émouvante, parce que nous
sommes à quelques pas de l'ancienne frontière. Nous revoyons dans nos
souvenirs de fièvre d'août 1914, les troupes françaises descendant la côte
d'Avricourt pour pénétrer en Lorraine annexée, après avoir renversé le
poteau frontière.
« Ce n'est que quatre années plus tard que cette frontière a été
définitivement effacée : mais déjà, à ce moment, nous sentions la victoire
possible.
« Nos Morts l'ont rendue définitive par leur suprême sacrifice.
« Pendant les premières années après la Guerre, quand nous inaugurions un
monument élevé à la gloire de nos grands morts, nous nous approchions d'eux
avec tristesse certes, mais aussi avec un sentiment de joie intense et de
fierté en pensant que leur sacrifice n'avait pas été vain puisque non
seulement ils avaient sauvé la France attaquée, mais qu'ils l'avaient faite
plus glorieuse et plus forte que jamais. Et nous nous approchions d'eux la
tête haute en leur disant que, nous aussi, nous saurions faire notre devoir
et que nous maintiendrions notre cher pays au rang où ils l'avaient fait
monter, à la tête des nations.
« Pouvons-nous aujourd'hui encore tenir ce langage ? Ne venons-nous pas,
devant ce monument, avec une tristesse rendue plus douloureuse encore, par
I'angoisse qui nous étreint ? Quelques années ont passé depuis ces jours de
novembre et de décembre 1918, que nous avons vécus dans une atmosphère
d'enthousiasme continuel. La France parlait en maîtresse alors et il
semblait que rien ne pourrait la faire déchoir après l'effort formidable que
ses enfants avaient donné.
« Hélas ! qu'ils paraissent loin ces jours heureux !
« Qu'elles sont tristes, les heures présentes vécues au jour le jour, dans
une atmosphère de découragement et de crainte pour l'avenir. Quelles sont
loin ces espérances qui nous faisaient voir la
Patrie sanglante, mais triomphante, relevée par les paiements de l'ennemi
vaincu et par les efforts réunis de tous nos alliés qui nous devaient la
victoire. .
« Les plaies sont pansées, les régions sinistrées sont en partie relevées,
mais c'est la France seule qui a dû faire l'effort, trop lourd pour ses
épaules meurtries.
« Comptant sur les paiements des vaincus promis par les traités, elle
s'était mise courageusement au travail de reconstruction, peut-être un peu
follement, dans la griserie de la victoire. C était beau d'effacer les
traces de la guerre et de rendre à ceux qui avaient tant souffert de l'exil
ce qu'ils avaient perdu et même mieux. Mais peu à peu les promesses de
paiements s'évanouissaient, oubliant le sang versé par les Enfants de
France, se dressaient contre nous en créanciers implacables ; et aujourd'hui
nous voyons le vainqueur glorieux plus mal traité que l'agresseur vaincu.
« Ah ! pauvres morts, quand vous combattiez avec des armes et des munitions
livrées par nos alliés, quand vous vous faisiez tuer en attendant l'arrivée
des Anglais et des Américains, vous ne pensez certes pas que cette aide
matérielle apportée pour arriver à la victoire commune, devrait plus tard
être payée par vos vieux parents, par vos frêres, par vos fils et vos
petits-fils. Et vous auriez crié de dégoût si on vous avait fait prévoir que
vos alliés feraient un jour à votre pauvre pays meurtri, un compte
formidable, qu'ils refuseraient de laisser discuter, et qui s'accroîtrait
d'intérêts chaque année.
« Inquiets de voir tous les fruits de votre victoire disparaître peu à peu,
vous nous poseriez ces questions.
« Pourquoi donc avez-vous faibli dans le combat pour la paix ?
« Pourquoi vous êtes-vous fatigués si vite, vous, les vivants, de l'effort à
faire pour maintenir à notre pays la force et le prestige que notre victoire
lui avait donnés ? ».
« Pourquoi acceptez-vous de laisser mettre la Patrie sous la tutelle de la
finance internationale ?
« Ne voyez-vous donc pas qu'une nouvelle attaque vous guette, celle de l'or
étranger, vous mettant à sa merci, vous suçant la moelle, volant votre
patrimoine artistique, vos terres des plus belles régions de France et
bientôt vos usines.
« Ah ! faites comme nous à la Marne redressez-vous, il en est temps encore !
« Malgré la fatigue et le découragement, nous nous sommes retournés face à
l'invasion, pour la maîtriser et l'arrêter. Nous étions unis alors, nous
avions un chef et nous avions confiance en ce chef.
« Si vous suivez notre exemple, le nouvel envahisseur s'arrêtera à son tour
et s'écriera comme l'agresseur de 1914 :
« Nous avions fait nos projets de conquête sans tenir compte du farouche
patriotisme des Enfants de l'rance et de leur merveilleux moral. »
« Rappelez-vous les enseignements de la guerre si proche.
« Rappelez-vous notre union, rappelez-vous que la victoire finale n'est
venue que quand nous avons eu un chef unique préparé de longue date à sa
tâche tragique. »
Écoutons la voix de nos morts et demandons-nous ce qui nous manque pour
réaliser à notre tour ce qu'ils ont accompli au péril de leur vie.
« Il nous manque cette union patriotique que nos soldats avaient su faire
devant le danger commun, et il nous manque ce chef.
« Au moment de l'attaque, ils étaient tous là, dans la tranchée, coude à
coude, décidés à tout pour arrêter l'invasion, tous camarades, communiant
dans une même pensée de France en danger de mort. Il faut que la paix
renaisse entre les Français.
« Et il faut que nous ayons un chef préparé à sa tâche, entouré d'hommes
compétents, travaillant dans le calme au-dessus des partis et dans un but
unique, celui du salut de la Patrie.
« Comme elle serait facile, la nouvelle victoire si nous faisions ce qu'ont
fait nos soldats, ce qui leur a valu de gagner la guerre. La France ne peut
pas s'abaisser ignominieusement après une si belle page de son histoire ;
elle ne peut pas faire honte à tant de siècles de gloire.
« La victoire renaîtra quand nous aurons suivi les enseignements de la
guerre.
« Alors, mais alors seulement, nous pourrons de nouveau nous approcher de
ces monuments le front haut, le cœur joyeux, et dire à nos chers disparus :
« Grands Morts, vous avez, par votre suprême sacrifice, délivré et glorifié
la France ;
« Nous avons su, à notre tour, malgré toutes les difficultés, la sauver de
la rapacité du monde, la maintenir glorieuse et forte comme vous nous
l'aviez confiée.
« Vous pouvez reposer en paix ! »
M. Mazerand rappelle la citation de la commune et, montrant l'égoïsme et la
sécheresse du cœur dans la lutte quotidienne pour l'existence, ces monuments
funèbres sont non seulement une dette sacrée, mais doivent engendrer des
pensées généreuses, même chez le passant anonyme. Il retrace les exodes
successifs et tristes des habitants d'Avricourt, que le Gouvernement vient
justement de récompenser par la Croix de Guerre, et il convie tout le inonde
à l'œuvre de redressement financier.
Après quelques mots du Sous-Préfet de Lunéville, M. Lebrun a la parole. Il
dit que, certes, l'heure est grave, mais qu'il faut renouveler l'acte de
1914. Il faut sauver la France, il faut faire son devoir : 1° obtenir
l'exécution des traités ; 2° travailler, persuadé que le monde ne retrouvera
pas autrement la paix; 3° pratiquer les vertus civiques; en un mot,
subordination des intérêts privés à l'intérêt général.
M. le Sous-Préfet remet ensuite la Croix du Mérite Agricole à M. Haas, et
les Palmes Académiques à M. Loeffler, maire, puis à lieu la remise
officielle à la Commune de la Croix de Guerre, par le Général de Brantès,
représentant le Ministre de la Guerre.
Le Banquet a eu lieu au Restaurant Gaspard Krœbel. Au champagne. M. le Maire
a refait l'historique de la Commune laquelle est dans sa vingt-huitième
année d'existence.
M. de Turckheim but à la santé des cheminots, dont la conduite fut héroïque
pendant la guerre. M. Mazerand dit son espoir de la prospérité d'Avricourt,
et M. le Sous-Préfet lève son verre à la santé du Président de la
République.
Après que M. Lebrun eut montré que les espoirs de la victoire n'ont pas été
ce qu'on attendait, affirme que la France n'a jamais trahi ses engagements
et que la force du droit triomphera.
Le cortège s'est rendu à Avricourt-Moselle, demeurée 48 ans sous le joug
allemand et où une réception eut lieu à la Mairie.
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